Entretien avec Thierry Van de Wyngaert – Lumières architecturales : ni gabegie ni diabolisation

© TVAA

À l’heure où la lumière divise, ici trop peu, là en surabondance, où la règlementation l’impose à condition qu’elle soit naturelle – efficacité énergétique oblige –, où les normes demandent des lux a minima lorsqu’elle est électrique, Thierry Van de Wyngaert souligne à la fois son caractère magique et sa qualité d’usage. Travaillée comme matière dans son architecture, elle accompagne nombre de ses ouvrages avec, depuis près de deux décennies, les créations complices du concepteur lumière François Migeon.

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Architecte diplômé en 1977, Thierry Van de Wyngaert a fondé son agence d’architecture à Paris en 1982. Depuis 2007, il exerce au sein de la SARL TVAA (Thierry Van de Wyngaert Architectes Associés) fondée avec Véronique Feigel. Il a été architecte-conseil à la MIQCP (Mission interministérielle pour la qualité des constructions publiques) de 1990 à 2005. Il est architecte-conseil du ministère de l’Équipement depuis 1991. Il a été président du Corps des architectes-conseils de l’État en 2003/2004. Membre fondateur de l’association « Mouvement des architectes » en 1996, il est élu au Conseil régional Île-de-France de l’Ordre des architectes de 2002 à 2007, en charge de la communication. Il a été président de la Commission de déontologie de 2002 à 2004, puis vice-président de l’Ordre régional des architectes d’Île-de-France de 2004 à 2007. Il a été conseiller national de l’Ordre des architectes de 2007 à 2013, en charge de la communication de 2007 à 2010.

Thierry Van de Wyngaert est président de l’Académie d’architecture depuis 2011.

Comment appréhendez-vous la lumière lors de vos projets ?

« Construire des abris de lumière pour jalonner des paysages incertains », tel est le titre du livre que notre agence d’architecture va publier… La lumière permet de voir le monde, la ville, de réunir les hommes, elle ne s’appuie pas sur le projet d’architecture, elle en fait partie dès le début de la conception. En 1996, j’ai été mandaté pour construire le château d’eau de Chavagnes-les-Eaux, ouvrage d’art en béton de 35 m de haut, dont François Migeon a réalisé la mise en lumière (1). Au crépuscule, la partie haute du réservoir d’eau est caressée d’une teinte bleutée tandis que les lames de bois à la base de l’acrotère sont éclairées de blanc. Nous avons travaillé ensemble sur d’autres châteaux d’eau, comme « Le Phare des eaux de la terre » à Fos-sur-Mer dont la masse est striée le soir de lumières colorées qui s’échappent de sa coque pour guider les navires dans l’axe de la darse. Le mouvement des couleurs, semblable à celui de l’eau, crée un contraste étonnant entre le béton de l’ouvrage et son apparente légèreté. Ces projets sont très emblématiques de la liberté qui nous est offerte dans ces paysages sensibles. Ce n’est pas toujours le cas en milieu urbain, notamment lorsqu’on travaille sur des bâtiments anciens, je pense notamment au « Sablier de lumière » de la tour Perret à Amiens.

Ce « Sablier de lumière » agit aussi bien de jour comme de nuit…

Bibliothèque Chevreul, Lyon.

Bibliothèque Chevreul, Lyon. © François Migeon

Cette tour a été érigée par Auguste Perret en 1942, dans le cadre du projet de reconstruction de la place Alphonse-Fiquet. C’est donc un témoin de l’histoire et de l’architecture que nous ne pouvions pas modifier. En la coiffant d’un cube de verre à cristaux liquides, j’ai voulu éclairer le béton armé et donner à la tour une force symbolique, sans toucher à la structure. De jour, le ciel se reflète sur le cube transparent et la lumière naturelle en révèle l’éclat, comme une perle. De nuit, François Migeon a orchestré, sur la façade du bâtiment, un mouvement lumineux d’une couleur chaude, montant depuis le niveau de la rue jusqu’aux premières terrasses. La lumière rougeoyante s’installe doucement au sommet, puis, tous les quarts d’heure, demi-heures et heures, la tour s’anime et « sonne » le temps : le bleu se mélange au rouge, jusqu’à ce que, à minuit, une lumière blanche s’ancre dans la nuit tandis que la transparence du verre s’estompe jusqu’à l’opacité. À la première heure du matin, le sablier reprend sa respiration, laissant la lumière artificielle disparaître au fil des heures au profit de la lumière naturelle, et continue sa course avec le soleil pour atteindre une totale transparence à midi. Ces jeux de couleur et de transparence, au-delà de l’effet magique, nous aident à porter un autre regard sur le passé.

Ce regard sur le passé n’est-il pas aussi à l’origine du parti pris lumière ?

En effet, la bibliothèque universitaire Chevreul à Lyon, par exemple, offre sa lumière intérieure aux passants donnant une double lecture : l’une issue de la fonction architecturale, l’autre de l’histoire du quartier liée au nom du chimiste Chevreul. Dans son ouvrage De la loi du contraste simultané des couleurs, celui-ci démontre que deux couleurs (ou plus), distinctes sont perçues simultanément par l’oeil humain comme une fusion en une nouvelle couleur. En utilisant la gradation chromatique, partant du bleu en bas en allant vers le rouge en haut, la mise en lumière de l’escalier en spirale reprend ce principe.

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Tour Jussieu. © Y. Barriquand

Mais ces hommages au passé ne doivent pas nous faire oublier la fonction d’usage de la lumière naturelle qui, pour des raisons, de confort, d’économies d’énergie et aussi de réglementations thermiques – d’ailleurs parfois difficiles à mettre en oeuvre pour l’architecte –, doit remplir son rôle. Elle doit éclairer en profondeur l’intérieur des bâtiments, sans occasionner d’éblouissement ni de gêne visuelle, jusqu’à ce que l’éclairage artificiel prenne le relais. La tour Jussieu l’illustre bien : notre travail sur la façade a consisté à la déshabiller, en supprimant les traverses et en remplaçant le verre fumé par un verre plus transparent. Auparavant, un couloir sombre s’articulait autour du noyau dur de la structure et desservait les bureaux de chaque plateau. Nous avons repensé cet espace afin de le rendre ouvert sur la ville et éclairé naturellement. Les bureaux sont maintenant orientés à l’est et à l’ouest et bénéficient des meilleures conditions de luminosité. Au nord, les salles de réunion jouissent d’une vue magnifique sur la capitale tandis qu’une coursive a été créée côté sud, favorisant ainsi l’entrée de la lumière sur le plateau.

L’éclairage nocturne de la façade, signé François Migeon, a été conçu comme une partition lumière qui rythme les 24 étages et apporte des vibrations lumineuses à la fois de l’intérieur et à l’extérieur du bâtiment. Certains auraient préféré qu’on laissât la tour dans l’ombre, mais, si elle ne fait l’objet ni de gabegie ni de diabolisation, la lumière ne nous permet-elle pas de voir le monde ?

 

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