Plaidoyer pour la conception lumière

© François David

Artiste plasticien et ingénieur électronicien de formation, Roger Narboni est concepteur lumière.

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Son parcours

En 1988, il fonde l’agence Concepto et participe ensuite à la création de l’Association des concepteurs lumière et éclairagistes (ACE) dont il est membre permanent du conseil d’administration. En 2008, il crée l’association Concepteurs lumière sans frontières et en est le président durant 4 années.

Roger Narboni a étudié plus de 120 schémas directeurs d’aménagement lumière en France comme à l’étranger et réalisé un grand nombre de mises en lumière pérennes. Il a enseigné à l’École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois et enseigne depuis 2003 à l’École nationale supérieure du paysage de Versailles. Il dirige des workshops internationaux sur les thèmes du grand paysage nocturne et de l’urbanisme lumière.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : La Lumière urbaine, La Lumière et le paysage, Lumière et ambiances (Ed. du Moniteur), La Nuit disparue (Ed. Fondation Targetti), Les Éclairages des villes, vers un urbanisme nocturne (Ed. Infolio).

« Plan de sauvegarde de l’obscurité », tel est le postulat dont part Roger Narboni pour mieux faire apprécier la lumière dans les villes. Le maître de la conception lumière ne prône ni le noir absolu, ni l’extinction de l’éclairage, mais propose de mutualiser les zones d’obscurité. En intérieur, tout est à réinventer pour que la lumière devienne synonyme de bien-être.

Ces trames noires n’apparaissent-elles pas comme une provocation à l’heure où l’extinction de l’éclairage public fait polémique ?

 Il ne s’agit pas de noir coercitif ! L’idée repose sur le principe d’un éclairage « choisi », autrement dit que souhaite-t-on éclairer ? Déjà en 2004, nous avons eu la chance de travailler sur une petite commune, Talmont- sur-Gironde, qui comptait 52 points lumineux. Il nous a été demandé de ne pas en augmenter le nombre, et de conserver cette ambiance, cette pénombre magnifique. Plus récemment, en 2011, en débutant le schéma directeur d’aménagement lumière de Rennes, nous étions face à des élus très volontaristes sur ces questions de l’extinction et de l’obscurité. En proposant une trame noire, qui s’appuie sur les trames vertes (végétal) et bleues (aquatique) de l’agglomération rennaise, nous avons délimité des espaces à conserver dans l’obscurité, d’autres où l’obscurité serait différente selon les temporalités de la nuit, et mis en place des espaces de mutualisation de l’obscurité, sans pour autant contrecarrer les activités humaines et les espaces résidentiels. Pour avoir souvent travaillé sur les quartiers d’habitat collectif, je sais combien il est important d’identifier les besoins et les usages nocturnes dans les zones résidentielles, pour ne pas les pénaliser. Au contraire, il faut continuer à travailler et à revaloriser l’éclairage de ces centralités.

Comment s’effectue cette revalorisation de l’éclairage ?

Sur certains sites majeurs rennais, comme les berges des rivières l’Ille et la Vilaine, il s’agit de s’approprier l’éclairage, de le commander à distance, de limiter les durées Lumières Entretien d’allumage, de bénéficier d’éclairages interactifs ou permanents, selon les espaces et leur éloignement du centre-urbain. Il existe de nombreuses prescriptions concrètes et de projets d’aménagement à Rennes, il est donc important d’appliquer cette trame noire et de pousser la réflexion sur la totalité des projets en cours. Nous avons proposé d’autres trames noires, comme récemment à Lorient sur la desserte portuaire où les véhicules roulent à 70 km/h ; la ville a éteint cette voie, réalisant 4 % d’économies. Les automobilistes ne se sont pas aperçus, pour la plupart, qu’il n’y avait plus d’éclairage public. Aménager la ville par l’obscurité est tout aussi important qu’aménager la ville par la lumière.

Et dans le tertiaire, comment abordez-vous la conception lumière ?

Les enjeux sont différents en éclairage intérieur : non seulement l’éclairage doit répondre à des exigences fonctionnelles, mais il doit aussi et surtout tenir compte de facteurs psychologiques et sensoriels qui étaient jusqu’à maintenant peu ou pas du tout considérés dans les études. Je pense en particulier à la récente découverte de troisième type de photorécepteurs (outre les cônes et les bâtonnets) présents dans la rétine et qui apportent de grandes avancées dans le domaine de la sensorialité, notamment en luminothérapie et en chronobiologie. Ainsi, en jouant sur différents types d’éclairage, par exemple changements de température de couleur ou lumières dynamiques, nous pouvons utiliser la lumière pour améliorer l’état de santé des personnes. Des études ont déjà montré l’effet bénéfique de la lumière chez les patients atteints de la maladie d’Alzheimer, ou plus couramment de la dépression saisonnière (SAD : Seasonal Affective Disorder) ou encore comment la lumière peut agir sur l’anorexie. Au quotidien, nous savons que la lumière peut améliorer notre bien-être, que nous soyons au bureau, dans des magasins ou à l’hôpital. Il y a tant à inventer…

L’agence Concepto a récemment réalisé un travail complexe sur la lumière naturelle pour la tour Eqho à La Défense. Quel est le rôle du concepteur lumière dans ce contexte ?

Nous touchons là un sujet sensible : le travail sur la lumière naturelle passe avant tout par des échanges au sein d’une équipe pluridisciplinaire. Avec les nouvelles générations, les choses évoluent très vite, même si l’on peut regretter certaines limites imposées par une réglementation parfois en contradiction avec les technologies disponibles… Le rôle du concepteur lumière n’est pas de se substituer à l’architecte mais de comprendre l’œuvre architecturale. C’est de cette réflexion que peuvent naître les projets les plus inventifs. Cela dit, les concepteurs lumière ne sont pas des magiciens, et qu’il s’agisse de définir des ambiances lumineuses extérieures ou intérieures, seule une concertation avec les différents intervenants permet d’aboutir à un travail le plus créatif possible.

 

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