INVENTER UN LANGAGE LUMIERE

François Migeon, plasticien lumière, agence 8'18''. © Marie Pavy

Plasticien de formation, François Migeon a, très tôt, découvert le monde de l’art, mais aussi et surtout le rapport entre le créatif et la ville ou l’urbain. C’est d’ailleurs lors de ses études, aux Arts appliqués Duperré, qu’il rencontre Georges Berne, concepteur lumière de renommée, l’un des pionniers dans ce métier. Il crée tout d’abord « Grandeur nature » en 1983, puis s’associe avec Georges Berne avec qui il fonde l’agence 8’18’’ en 2007. La société, dont il est gérant, compte aujourd’hui 17 personnes dont 4 concepteurs et plasticiens lumière répartis sur trois sites, Paris, Marseille et Shanghai, autonomes dans leur écriture, mais qui ont un socle commun dans l’approche du projet.
François Migeon est membre de l’ACE (Association des concepteurs lumière et éclairagistes) dont il a été président de 2007 à 2013.

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« Mes premiers pas dans la ville se sont traduits par des murs peints, puis des sculptures urbaines, puis des sculptures éclairées pour ne laisser que la lumière », explique François Migeon. Lors de sa première mise en lumière, un château d’eau, partagée avec l’architecte Thierry Van de Wyngaert, il réalise le pouvoir extraordinaire de la lumière, cette possibilité de transformer 4 000 tonnes de béton en un élément immatériel et poétique. Ainsi, à travers ses réalisations, il cherche à révéler un concept architectural et à montrer ce qui n’a pas forcement été ressenti ou attendu dans le projet.

La lumière joue-t-elle encore ce rôle de médium aujourd’hui ?
Certainement, à chaque projet, nous inventons un langage propre pour une architecture unique qui nous permet d’explorer la lumière dans tous ses états, en partageant avec les architectes, les paysagistes, les maîtres d’ouvrage, des réflexions autour de la vision nocturne où la lumière va bien au-delà de sa fonction d’« éclairer et sécuriser ». C’est là toute la folie de notre travail de concepteur ou plasticien lumière : échanger le matin avec Jean Nouvel sur un projet comme la Philharmonie de Paris ou le Louvre Abou d’Abi, l’après-midi avec l’agence Kuma pour la future gare Saint-Denis-Pleyel et le lendemain avec Denis Valode pour la tour Incity de Lyon. Avec chacun d’eux, nous construisons une histoire, unique et passionnante. Et s’ils ont tous leur vision « sociétale » de l’architecture, notre accompagnement par la lumière doit permettre de nous glisser dans leur personnalité pour en faire surgir une lecture inattendue.

Vous donnez donc une autre interprétation du bâtiment par la mise en lumière ?
Oui, mais cette interprétation se construit en équipe. Pour exemple, nous venons de finir avec Jacques Coulon et Linda Leblanc, paysagistes, un magnifique projet à Montargis. Nous avons compris le sens de l’histoire que nous avons bâtie ensemble et nous ne parlons plus de lumière mais d’ambition de projet et de résultat. Le terme de résultat renvoie à ce qui va être vu, donc vécu par l’utilisateur final dont nous devons accepter la libre interprétation. J’exerce ce métier depuis vingt ans, des amitiés sont nées, de longues histoires se sont concrétisées, en témoigne l’aventure menée avec Thierry Van de Wyngaert, qui m’a donné l’impression que la frontière entre architecture et lumière n’existait plus, ne laissant place qu’à notre énergie commune. Aujourd’hui, beaucoup d’artistes se sont emparés de ce matériau, des expositions entièrement consacrées à la lumière s’installent dans les plus hauts lieux de la culture et explorent la lumière dans tous ses états, à l’instar de Mourad Merzouki et Aakash Odedra qui utilisent la lumière comme un matériau vivant décuplant la réalité. Ils explorent et confrontent les corps dans des lumières expérimentales qui ouvrent sur des champs d’interprétation fabuleux.

Comment les nouvelles technologies influencent-elles votre recherche conceptuelle ?
Nous en mesurons pleinement l’impact, positif et négatif. Nous travaillons actuellement sur la tour Incity de Lyon, imaginée par l’agence Valode et Pistre, et éclairée en LED RGB. Au cours d’échanges avec la mission Part-Dieu, nous avons constaté les effets négatifs d’une technologie qui offre une facilité d’accès au « non-projet », privant toute une profession de son pouvoir créatif. Or, mettre en lumière une architecture, qui sera vue par des milliers de personnes, est un acte responsable. Ce n’est pas la couleur que je remets en question ici, mais bien son utilisation aléatoire, et cela nous amène à des problématiques de temporalité. Laurent Fachard a souvent évoqué la lumière citoyenne, nous pourrions parler de lumière citoyenne temporelle. La « mise à distance » de l’objet tour affirme cette notion de distanciation avec l’immédiat et nous devons garder à l’esprit le rapport au temps que la lumière instaure, comme l’illustrent deux exemples : à Rome, le Panthéon supporte la plus grande coupole de toute l’Antiquité ouverte en son centre par un oculus sommital projetant un ovale de lumière qui défile lentement sur les caissons de la coupole, durant toute l’année ; dans la cathédrale de Chartres, la lumière donne vie à des vitraux de façon exceptionnelle. Un effet spectaculaire a lieu au solstice d’été, à midi, lorsqu’un rayon de soleil traverse une portion de verre clair dans le vitrail de saint Apollinaire et vient frapper une pierre rectangulaire, de couleur blanche et marquée d’une pièce de métal…

© Agence 8’18”. Maîtrise d’ouvrage aménagements muséographiques : Département du Rhône, musée des Confluences – Maîtrise d’œuvre : Muséographe : Zen+dCo, Zette Cazalas et Jesus Pacheco – Conception lumière : François Migeon, Emmanuelle Sebie, Agnès Charvet, chefs de projet. Des micro-projecteurs LED sont intégrés en partie haute de vitrine ou sur tiges à proximité des objets exposés tandis que des projecteurs gradables à focales variables, installés sur des rails fixés en plafond, mettent en lumière les animaux et sculptures sur socle hors vitrine et participent à une mise en lumière plus douce de la maille structurant l’espace. Une lumière dynamique est utilisée dans la grande vitrine afin de rendre « vivants » les oiseaux.

Une mise en lumière devrait donc retrouver les rythmes naturels ?
Je préfère parler de rythmes fondamentaux qui évoluent avec une ville qui, elle-même, remet sa temporalité en question. Il ne s’agit pas de prôner l’extinction, mais de comprendre les fonctionnements de nos vies qui ne sont pas les mêmes dans un village de campagne que dans une grande ville d’Europe. Il en est de même dans les espaces intérieurs, les évolutions technologiques nous permettant de considérer l’humain comme élément de départ de nos réflexions : j’éclaire un volume dans lequel il est possible que des hommes soient présents, ou bien j’éclaire un espace lorsque les hommes sont présents ? Ce sont des questions simples qui me rappellent ce que disaient mes parents lorsque j’étais enfant : n’oublie pas d’éteindre ta chambre en sortant. Aujourd’hui, nous pourrions dire : n’oublie pas d’éteindre ta ville en partant…

Maîtrise d’ouvrage : Agglomération montargoise et Rives de Loing – Paysagiste : Atelier Coulon / Leblanc – Conception lumière : François Migeon et Emmanuelle Sébie chef de projet, agence 8’18”.
La promenade de lumière s’articule selon deux principes d’éclairage : l’un de type cheminement piétons, l’autre qui se perd dans le végétal et change de tonalité selon la couleur des métaséquoias, allant du blanc pur au vert pastel, de l’ambre au vert printanier, au gré des quatre saisons.

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