FFB entre tradition et innovation Jacques Chanut

Jacques Chanut, 49 ans, dirige la société de gros œuvre « Chanut Entreprise » à BourgoinJallieu depuis 1996 et « Rainero et associé » à Voiron depuis 2012 Il est élu président de la Fédération Française du Bâtiment le 21 mars 2014, succédant à Didier Ridoret. Il prend officiellement ses fonctions le 13 juin 2014. Il est chevalier de la Légion d’honneur

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jacques-chanut-ffbElectricien+ – Quel bilan faites-vous de la COP21 et de la journée dédiée au bâtiment ?
Jacques Chanut –
Il est très difficile de tirer un bilan de la COP 21, manifestation mondiale au sein de laquelle beaucoup d’ambitions ont été affichées par les politiques. Ce qui est sûr, c’est que le Bâtiment a un rôle majeur à jouer dans la transition énergétique : il représente 40 % des consommations d’énergie et 20 % des émissions de gaz à effet de serre en France. Nous n’avons d’ailleurs pas attendu la COP 21 pour agir : un bâtiment construit aujourd’hui, avec la réglementation de 2012, consomme 9 fois moins d’énergie et produit 3 fois moins de gaz à effet de serre que s’il avait été construit en 1974. En termes de rénovation, par contre, force est de constater que le marché peine à décoller malgré des incitations publiques fortes telles que le CITE. La FFB milite pour une évolution raisonnable des règles et alerte souvent les pouvoirs publics sur les risques qu’il y aurait à fixer des exigences trop élevées et déconnectées des réalités économiques des clients. Ce serait la meilleure façon de générer des stratégies de contournement, de la non qualité et de casser les marchés. En neuf, la future réglementation qui se profile à horizon 2018 / 2020 ne doit pas provoquer de violente hausse de coûts qui feraient baisser le nombre de logements construits. En rénovation, les obligations de travaux sont une très mauvaise idée : mieux vaut inciter ! Tout le monde veut réussir la transition énergétique : soyons réalistes pour y parvenir.

Depuis le 1er juillet, le compte pénibilité est entré en vigueur dans les entreprises. Avez-vous déjà des retours ?
Le compte pénibilité reste compliqué ! Il est déjà entré en vigueur depuis le 1er janvier 2015 pour les 4 premiers facteurs (travail habituel de nuit, travail en équipes successives alternantes, gestes répétitifs et milieu hyperbare) mais ces facteurs ne concernent pas ou peu la profession. Les 6 autres (postures pénibles, manutentions manuelles de charges, bruit, vibrations, agents chimiques dangereux et températures extrêmes) qui concernent directement le Bâtiment sont entrés en vigueur au 1er juillet 2016. La FFB a fait le choix d’établir un référentiel de branche pour sécuriser les entreprises en cherchant à simplifier l’application du dispositif. Mais c’est un exercice complexe et très long car les chantiers sont par nature tous différents, les situations de travail multiples et la co-activité entre entreprises sont difficiles à apprécier. Ce lourd travail est donc toujours en cours. A cette complexité s’ajoute l’inquiétude sur le coût économique du dispositif que seules les entreprises françaises doivent assumer. Aussi la FFB continue de réclamer la simplification du dispositif et le report d’une année de son application. Le référentiel n’est pas encore disponible mais rien ne presse. Les premières déclarations se feront début 2017 sur la DADS 2016 et pourront être régularisées jusqu’en septembre 2017, voire pendant 3 ans (2020) si l’erreur de classement est en faveur du salarié. Il est urgent d’attendre et mieux vaut donc prendre le temps et résister aux sollicitations de certains prestataires (experts-comptables, travail temporaire et consultants).

[Avec les femmes], le bâtiment ne doit pas se priver de 50% des talents de la population française.

Les mises en construction augmentent et la reprise s’annonce durable y compris en 2017. Quel est votre sentiment ?
Du côté du neuf, on relève un progressif redressement des mises en chantier depuis le début 2016. Cela se vérifie tant pour le logement ce qui était attendu, que dans le non résidentiel, ce qui constitue une heureuse surprise. Quant à l’amélioration-entretien, on relève quelques premiers signes d’amélioration pour les entreprises de plus de dix salariés et, plus récemment, chez les artisans. En conséquence, le rythme de recul de l’emploi se tasse et la situation financière des entreprises cesse globalement de se détériorer. Cette photographie d’ensemble doit cependant être nuancée. De fait, les territoires en difficulté économique, ainsi qu’une large partie des bourgs et petites villes ruraux ne connaissent pas encore de prémices de reprise.

Quand le neuf est peu porteur, comment se fait-il que peu d’entreprises travaillent en maintenance des installations existantes. N’est-ce pas un volant d’activité récurrent à entretenir ? Quelle est votre position ?
Les travaux de maintenance représentent plus de 17 % du marché global de l’installation électrique, ce qui représente tout de même une réalité économique significative. Si ce pourcentage se révèle moins important que pour le marché du génie climatique par exemple, c’est surtout parce qu’il s’agit de marchés différents et pas forcément comparables. La position de la FFIE (la fédération des métiers des électriciens de la FFB) est bien entendu de développer ce segment d’activité chez ses adhérents, notamment en leur fournissant les outils appropriés. La création d’un contrat de maintenance pour les entreprises d’installation électrique, la rédaction d’un chapitre ad hoc dans la norme d’installation à basse tension, la prise en compte de la maintenance dans les référentiels photovoltaïques et la révision effectuée pour les gammes opératoires en sont les principales illustrations.

Le lot électrique (courants fort et faible) est souvent le dernier lot considéré après tous les autres alors que le numérique envahit les bâtiments ? N’est-ce pas paradoxal ?
Nous ne partageons pas le constat que le lot électrique soit souvent le dernier considéré. Tel n’est pas en tout cas le sentiment exprimé par nos adhérents électriciens. Ce que nous observons en revanche est une montée continue de l’importance du marché des courants faibles, qui dépasse celui des courants forts, et aussi d’une part de plus en plus forte au sein de ce marché des courants faibles prise par les entreprises d’installation électrique. D’autre part, le numérique est très présent, et de plus en plus dans les marchés des électriciens : services avals des compteurs communicants, tableaux électriques intelligents, stockage et gestion de l’énergie, intégration dans les smart grids, etc.

Entre les positions fermes de la FFB et les refus des banques de prêter aux entrepreneurs alors que la trésorerie est au plus bas, comment fait-on sur le terrain ? Il faut expliquer, expliquer et encore expliquer. Ce qui implique de prendre son bâton de pèlerin, ses principaux éléments comptables, et trouver le temps de rencontrer son/ses banquier/s pour donner les clefs d’interprétation des évènements passés et de la stratégie retenue pour l’avenir. C’est d’autant plus important que toute reprise implique un accroissement des besoins en trésorerie afin d’acheter les matériaux, de verser salaires et charges sociales, … avant de facturer le client. Or, il sera évidemment plus facile pour un banquier de financer cette amélioration du carnet de commandes que de couvrir une difficulté liée à un trou durable d’activité.

Le BIM est annoncé depuis des années mais sur le terrain, peu d’entrepreneurs y ont été confronté. N’est-ce pas réservé aux grandes entreprises ?
Le BIM est encore très loin d’avoir montré tout son potentiel. Beaucoup communiquent sur le sujet, il existe des précurseurs, on expérimente mais il y a encore beaucoup de chemin avant qu’il soit mature et partagé par tous les acteurs. Ce serait une erreur de considérer que le BIM est réservé aux grandes entreprises, même si celles-ci, et c’est tout à fait logique, sont des précurseurs. Le BIM convient aussi parfaitement aux PME et aux artisans qui, par leur souplesse et leur capacité d’adaptation, l’intègreront. Bien sûr, il faudra définir ses besoins, se former et passer par une phase d’apprentissage mais au final nous serons tous plus efficaces. De toute façon, le BIM, c’est avant tout une meilleure façon de communiquer entre les acteurs : il ne réussira que si tout le monde (maîtres d’ouvrage, architectes, bureaux d’études, majors, PME, artisans, fabricants …) l’utilise et y trouve son intérêt.

Pouvez-vous repréciser la position de la FFB sur la concurrence des travailleurs détachés en France ?
La FFB n’est pas opposée au détachement de salariés en France, par des entreprises qui respectent les règles, c’est la conséquence normale des traités européens, qui permettent aussi à des entreprises françaises d’aller travailler dans toute l’Europe. Mais le détachement donne lieu depuis de nombreuses années à des pratiques frauduleuses de grande ampleur. Le non-respect des règles minimales (durée du travail, salaires minimaux, règles de sécurité …), est à l’origine de la concurrence totalement déloyale que ces entreprises exercent à l’encontre des entreprises françaises, et non pas tant le seul différentiel de charges. C’est pourquoi la FFB demande essentiellement que ces entreprises soient beaucoup mieux contrôlées et que des sanctions exemplaires soient prises à l’encontre des fraudeurs, à effet dissuasif. Plusieurs mesures importantes ont été prises en ce sens :
–               responsabilisation accrue des maîtres d’ouvrage et donneurs d’ordre ;
–               suspension du chantier en cas de manquement grave (portant notamment sur les salaires minimaux) ;
–               généralisation obligatoire de la carte d’identification professionnelle du BTP, pour d’identifier toute personne se trouvant sur un chantier (détachés comme salariés d’entreprises françaises, intérimaires compris).

La FFB a demandé aussi l’implication plus forte des douanes dans les contrôles, afin de pouvoir intervenir le soir et le week-end. Toutes ces mesures doivent maintenant pouvoir se déployer pour produire tous leurs effets et réduire le phénomène de la fraude qui constitue un véritable fléau pour les secteurs et les finances publiques.

Vous avez signé la convention multipartite pour favoriser l’adaptation des logements privés et sociaux aux contraintes de l’âge. Pensez-vous que cela soit suffisant pour inciter les français à investir pour vieillir chez eux ?
C’est une première étape essentielle qui prouve bien que les pouvoirs publics veulent aider les bailleurs et les occupants propriétaires à adapter les logements existants aux dispositions liées aux contraintes de l’âge. Ainsi, ce partenariat permet d’obtenir facilement et rapidement des subventions dans les cas de personnes démunies et des prêts à taux très réduits dans tous les autres cas. On peut espérer que la prochaine étape soit d’ordre fiscal. Par exemple, la défiscalisation des travaux et la réduction de l’imposition des loyers des logements adaptés après travaux. Ces nouvelles facilités doivent néanmoins être encadrées afin d’éviter tout abus.

Quelle est la place de la femme dans le bâtiment ? Quels en sont les enjeux ? Les femmes sont présentes dans tous les métiers du secteur et à tous les niveaux de responsabilité, grâce notamment à la politique volontariste de la FFB en la matière, depuis les années 90. On constate que plus d’une entreprise sur deux sont pilotées ou co-pilotées par des femmes. Ces dernières représentent plus de 11% des effectifs salariés (et 47% des employés et techniciens). Les enjeux sont évidents. Côté direction d’entreprise, 30 % de nos entreprises seront à reprendre dans les 10 ans. Nous devons donc inciter les femmes à se tourner vers le bâtiment, car elles font évoluer management, organisation du chantier et conditions de travail. Côté salariés, le bâtiment ne doit pas se priver de 50% des talents de la population française, surtout que les femmes qui choisissent notre secteur sont de vraies battantes et elles lui donnent une autre image.

©JC Marmara_Figarophoto.com_F Giannesini Eloge aux bâtisseurs

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