Interview spéciale filière électrique et relance : D. Descamps, Legrand France, C. Heydemann, Schneider Electric France, J. Mulbert, ABB France

De gauche à droite : David Descamps, directeur Legrand France, Christel Heydemann, présidente Schneider Electric France et Jacques Mulbert, président ABB France.

Face à la crise sanitaire, les questions liées à la reprise de l’économie se posent. La filière électro-numérique, qui joue un rôle majeur dans les transitions en cours, tant énergétique que numérique ou sociétale, est pleinement mobilisée pour faire face et proposer à ses clients des solutions techniques adaptées et un accompagnement au changement. David Descamps, directeur de Legrand France, Christel Heydemann, présidente de Schneider Electric France, et Jacques Mulbert, président d’ABB France, dressent un état des lieux de cette période de crise sanitaire et nous révèlent les principaux leviers de la reprise économique de la filière, qui bénéficie d’atouts majeurs.

Pouvez-vous nous faire un point d’étape sur l’activité de la filière électrique à ce jour ?
Christel Heydemann – Notre filière a été fortement impactée lors du premier confinement comme l’ensemble de l’économie. Après la reprise, et alors que notre pays fait face à une seconde vague de l’épidémie, notre enjeu est la poursuite de l’activité. Notre filière accompagne tous les secteurs de l’industrie et du bâtiment, et nous sommes en particulier engagés dans le cadre du plan France Relance. La réussite de ce plan est clé pour la relance de l’économie : nous sommes fortement mobilisés pour qu’un maximum de projets puisse bénéficier des aides allouées dans le cadre du plan.

David Descamps – Après la première période de confinement, la filière a démontré sa capacité à retrouver un bon niveau d’activité. Du côté de Legrand, notre priorité a toujours été de bien servir nos clients : pour ce faire, notre centre logistique est resté ouvert et nos usines fonctionnent depuis début avril à 100 %. Nos équipes commerciales et équipes support sont également restées 100 % disponibles pour accompagner nos clients sur leurs projets et leurs chantiers.

Jacques Mulbert – Cette période est très atypique. Deux angles sont à distinguer pour considérer la santé de la filière : un premier conjoncturel et un second plus structurel. Du point de vue conjoncturel, la question de notre capacité à surmonter la crise de la Covid-19 se pose. Il est d’abord important de préciser que la filière a continué à servir le marché. Tous les intervenants ont fait des efforts importants pour garder leurs opérations en état de fonctionnement, quelle que soit leur nature : industrielle, commerciale ou servicielle. Chez ABB, l’ensemble des usines ont poursuivi leur activité. La filière a réellement fait des efforts pour maintenir l’activité même lors du deuxième trimestre au cœur de la crise. Le deuxième confinement est moins impactant, car les pouvoirs publics ont souhaité épargner l’économie. Cette situation est plus vivable pour nous, même si nous avons encore peu de recul. Si nous regardons les aspects conjoncturels plus globaux, nous constatons un marché très atone au deuxième trimestre avec des cas de figure bien différents selon les segments : l’industrie a davantage souffert que les autres secteurs et met plus de temps à se relever. Nous avons observé un fort rebond au troisième trimestre et au mois d’octobre. Aujourd’hui, nous sommes dans l’expectative et nous ne connaissons pas encore l’impact du confinement sur les mois et l’année à venir. Concernant les aspects structurels, il y a aujourd’hui des déterminants forts qui feront évoluer à la fois les besoins et la structure du marché, que nous considérons comme des opportunités. Pour le bâtiment en particulier, l’évolution des éléments réglementaires au travers du décret tertiaire et du décret BACS (Building Automation and Control Systems) notamment, mais aussi de la RBR 2020 ou du Plan de rénovation énergétique vont aller dans le sens du développement de la filière électrique dans le bâtiment et vont contribuer à dynamiser le marché. La directive RED2, sur le mix énergétique, est un vrai déterminant pour l’industrie notamment, anticipée par les industriels. La stratégie nationale bas-carbone envisage dans son scénario de référence un taux d’électrification du secteur industriel en hausse d’environ 40 % entre 2015 et 2030, et de plus de 70 % de la consommation finale du secteur à l’horizon 2050. Il s’agit d’un véritable enjeu. En plus des aspects structurels et conjoncturels, il faut mentionner les transformations engagées par les acteurs. Nous sommes dans une phase où de nombreuses innovations sont apportées par la filière et où le marché se retrouve bousculé par les innovations de l’offre. Nous constatons d’ailleurs que le marché peine à les absorber.

Comment préparez-vous l’après-confinement ?
J. M. – Il y a deux éléments dans cette question : les méthodes de travail d’une part et le marché. Globalement, les confinements et l’incertitude qui plane sur les marchés sont des catalyseurs. Concernant les méthodes de travail, cette période nous a permis d’expérimenter un certain nombre de nouveautés, notamment dans les interactions entre collaborateurs et avec nos tierces parties au sens large. Nous avons expérimenté des modes de travail efficaces, en particulier sur des formations digitales, des services digitaux, des recettes industrielles à distance, ou encore des audits de sites à distance. Ces évolutions vont dans le sens du marché, qui se dirige progressivement vers les Remote Services (services à distance). Tous ces éléments sont devenus une réalité et peuvent être pérennisés. Du point de vue du marché, nous avons parlé d’évolutions structurelles et technologiques. Pour remédier à la crise liée à la Covid-19, des financements seront déversés sur le marché selon des priorités nationales et européennes. Il se trouve que notre filière est plutôt bien servie par rapport à ces priorités. L’après-Covid et les financements étatiques vont très certainement nous permettre de passer à la vitesse supérieure en termes de développement durable et de numérisation dans un très grand nombre de segments que nous adressons. Nous nous y préparons et globalement la feuille de route est prête. Nous devons cependant veiller à ce qu’elle soit bien comprise et nous devons faire fructifier le financement français et européen. Il est essentiel de préparer une déclinaison terrain de ces mesures. Chez ABB, nous étudions les axes du plan de relance français et européen, car il est nécessaire de bien comprendre comment ce plan arrive sur le marché. Au-delà des appels d’offres et des appels à manifestation d’intérêt, certains modes de financement dépendront du caractère volontariste de nos clients. Notre objectif est de nous mettre en capacité à faire bénéficier nos clients de ces financements.

D. D. – Du côté de Legrand, nous avons déployé un dispositif nous permettant d’assurer une continuité de service pour tous nos clients, qu’ils soient prescripteurs, distributeurs ou installateurs. Les compétences digitales de nos équipes commerciales ont été renforcées, ce qui leur permet de réaliser des rendez-vous à distance, de qualité et structurés.


” Notre filière brille par sa solidité et constitue un réel atout pour la relance nationale. ”

David Descamps


Quelles sont vos observations sur le plan de relance présenté par le gouvernement en septembre ?

Programme Tableautier mySchneider. (c) Schneider Electric

C. H. – Nous ne pouvons que nous réjouir de ce plan historique qui consacre une majorité des 100 milliards d’euros à la transition écologique et à la compétitivité de l’industrie, ainsi que de sa répartition entre les différents secteurs. Nous constatons une dynamique encourageante insufflée par cette annonce, en particulier : le budget de 6,2 milliards d’euros pour la rénovation des bâtiments, dont 4 milliards d’euros pour les bâtiments publics ; plus de 5 milliards d’euros pour l’industrie, sa modernisation et sa décarbonation; et 11 milliards d’euros pour les transports adressant l’électrification des modes de transport. Ce qui nous semble particulièrement encourageant dans les premières mesures déployées est la place faite aux solutions digitales pour réduire les consommations, tant dans le bâtiment que dans l’industrie, et pour accompagner la compétitivité et la résilience des entreprises.

D. D. – Le plan de relance fait de l’amélioration de la performance des bâtiments un levier majeur de la transition énergétique avec le plan de rénovation énergétique des logements, le plan de rénovation thermique des bâtiments publics, la modernisation des bâtiments de santé et le déploiement des infrastructures de recharge de véhicules électriques. De notre point de vue, ces initiatives favorisent l’ensemble de notre filière. Cela nous permet d’accompagner les différents acteurs avec nos solutions, spécialement conçues pour répondre à ces besoins. Plus globalement, il est important de préciser que toutes les mesures favorisant la décarbonation de notre économie et la digitalisation des bâtiments sont parfaitement en ligne avec la stratégie du Groupe Legrand. Nous sommes engagés depuis longtemps dans une démarche visant à limiter les impacts environnementaux de nos opérations et le réchauffement climatique. 91 % des sites du Groupe dans le monde sont certifiés ISO 14001 (Système de management de l’environnement). En complément, certains sites sont certifiés ISO 50001 (Système de management de l’énergie). Legrand est un véritable précurseur et a fait valider dès 2017 ses objectifs de réduction de gaz à effet de serre par l’initiative Sciences Based Target (porté par la WWF, le Pacte mondial des Nations unies, le World Resources Institute et le Carbon Disclosure Project). En 2020, nous affichons notre volonté d’accélérer encore la trajectoire de décarbonisation à 2030, visant à limiter l’augmentation mondiale des températures à 1,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Notre ambition est d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Toutes ces initiatives qui visent à améliorer les vies de l’ensemble de nos parties prenantes sont intégrées à notre feuille de route RSE.

J. M. – Ce plan ainsi que celui proposé par Bruxelles sont complets et favorables à la filière. Il s’agit de véritables invitations à l’action. Il ne tient qu’à nous de saisir cette opportunité. Le plan France Relance et le plan européen sont très cohérents, car ce dernier prévoit 37 % des financements liés au développement durable et 20 % à la numérisation. Chez ABB, l’ensemble de nos segments sont adressés par France Relance, qu’il s’agisse de l’industrie, du bâtiment, de l’énergie, du transport ou des infrastructures. Qu’il s’agisse de l’hydrogène, qui aura un impact fort sur la filière, de la décarbonation de l’industrie ou du transport, avec l’implantation de 100 000 infrastructures de recharge de véhicules électriques dès 2021, ABB est pleinement concerné. Ce plan doit pouvoir nous aider à bien rebondir. Il s’agit encore une fois d’un catalyseur pour faire évoluer les marchés plus facilement vers ce que nous, en tant que filière, appelons de nos vœux depuis longtemps : transition énergétique et digitalisation.

Comment préparez-vous la déclinaison terrain des mesures présentées ?
D. D. – Les solutions de notre écosystème connecté nous permettent de proposer des offres pertinentes pour la maîtrise des consommations énergétiques des logements. Je pense par exemple à notre offre de tableaux connectés Drivia with Netatmo et nos nouvelles offres de thermostats connectés Legrand et Netatmo. Au sein de cette gamme par exemple, le Thermostat Modulant Intelligent Netatmo est éligible à la prime de l’État « Coup de pouce thermostat avec régulation performante ». Nous proposons donc aux installateurs de faire profiter leurs clients de 150 € d’aide sur l’installation jusqu’au 31 décembre 2021. Pour les bâtiments tertiaires, nous mettons à disposition de nos clients nos solutions de mesure et de pilotage énergétique (EMS CX3), nos nouvelles solutions de gestion d’éclairage et de détection de présence et aussi nos solutions de câblage VDI. Nous structurons notre approche pour accompagner plus efficacement nos clients sur les projets liés au bâtiment de santé pour le bien des occupants et des exploitants. Nous renforçons également notre présence auprès des acteurs clés du marché des infrastructures de recharge de véhicules électriques (opérateurs, constructeurs, installateurs). Nous avons également déployé des modules de formation à distance qui répondent avec efficacité aux besoins d’accompagnement de nos clients.

J. M. – Nous la préparons de trois manières. D’abord, en mobilisant nos équipes pour accompagner nos clients de manière proactive sur les dispositifs de financement. Ensuite, en prenant part à des initiatives avec les associations professionnelles pour dynamiser le marché. Nous développons notamment des outils d’aide à la décision destinés à la maîtrise d’ouvrage publique en partenariat avec la Smart Buildings Alliance (SBA), le Gimélec, la FFIE, Ignes et le Serce. Concernant France Hydrogène, nous travaillons à la mise en place de délégations régionales pour répondre à des appels à projets, via le développement de filières locales. Enfin, le troisième axe concerne l’identification des projets, notamment pour les nouvelles énergies et la décarbonation de l’industrie. Nous accompagnons activement nos clients dans les appels à projets lancés par les pouvoirs publics.

C. H. – Nous contribuons et nous mobilisons l’ensemble de la filière électro-numérique pour une application dans les territoires. Nous participons activement depuis plusieurs mois à un groupe de travail animé par le Gimélec, qui réunit de nombreux professionnels, avec les contributions notables de la FFIE, d’Ignes, du Serce et de la Smart Buildings Alliance. Un consensus de filière a ainsi été défini, dont l’objectif est de déterminer des solutions de rénovation, ainsi que leurs conditions de mise en œuvre, à l’échelle des territoires, en s’affranchissant des spécificités technologiques des industriels pour travailler dans l’intérêt collectif de la compréhension des offres. Ce groupe de travail s’est immédiatement concrétisé par la mise à disposition de toutes les parties prenantes d’outils pour accompagner dès aujourd’hui la mise en œuvre opérationnelle du plan de relance. Schneider Electric active par ailleurs son propre réseau de partenaires, tels que les EcoXperts. Enfin, nous proposons depuis fin septembre des webinaires, des guides et des interactions régulières avec nos équipes, partenaires et clients pour mettre à leur disposition des outils simples et clairs sur les bénéfices du plan de relance.

Quels sont les atouts de la filière électrique pour faire avancer les grandes transitions en cours ?
J. M. – La filière est à l’intersection de toutes les transitions : numérique, énergétique et sociétale. Concernant la transition énergétique et notamment la substitution des énergies thermiques, les économies d’énergie sont pour moi le point central. Ces aspects énergétiques nous permettent d’adresser l’ensemble des segments de la filière, industrie, bâtiment, infrastructure, transports, en proposant des solutions intelligentes pour réduire les consommations. La transition énergétique soulève également des problématiques liées à l’impact des énergies nouvelles sur le réseau. Le numérique est aussi un point d’emphase extrêmement important : sur l’ensemble des segments, nous proposons des offres digitales. Nous commençons à avoir du recul sur l’efficacité des solutions digitales, ce qui est une vraie chance pour cette filière. Le secteur industriel a été l’un des pionniers sur la digitalisation et nous permet de bénéficier de retours d’expérience de plusieurs dizaines d’années sur ces solutions. Elles sortent depuis plusieurs années du strict giron industriel pour essaimer sur l’ensemble de nos segments. La filière a donc de nombreux atouts et profite également de l’arsenal réglementaire déployé par les pouvoirs publics.

D. D. – Notre filière est structurée autour de fabricants, de distributeurs, d’installateurs, de prescripteurs, tous acteurs de ces grandes transitions. Notre filière est également porteuse d’innovation dans ces domaines et intervient au cœur des infrastructures électriques et numériques de tous les bâtiments. Elle a tous les atouts pour accompagner et profiter de ces opportunités sur tous nos marchés, en neuf comme en rénovation, et en résidentiel comme en tertiaire et industrie. Ce sont par exemple les offres liées à l’assistance à l’autonomie, qui répondent au vieillissement de la population et le souhait de pouvoir rester plus longtemps à domicile, mais aussi celles facilitant le travail à domicile ou encore celles apportant des gains en termes de consommation énergétique.

C. H. – L’électricité décarbonée, centralisée ou décentralisée est l’énergie incontournable d’aujourd’hui et de demain. Combinée au numérique, elle permet d’accélérer la transition énergétique et de développer des solutions en matière de confort, de sécurité et de pilotage des bâtiments et des infrastructures, tout en préservant notre capital environnemental. Les technologies électro-numériques sont matures : nous pouvons citer la flexibilité de l’énergie, les énergies renouvelables, le stockage, le microgrid, les réseaux électriques intelligents, ou encore les objets connectés. La filière électrique française est une filière d’excellence qui regroupe des leaders mondiaux sur toute la chaîne de valeur (producteurs d’électricité, gestionnaires de réseaux, distributeurs et installateurs d’équipements, fournisseurs d’efficacité énergétique, industriels équipementiers…). Déployer nos solutions en France nous permet de conserver cette excellence.


” Nous cherchons à diffuser l’innovation de façon massive, et à la rendre accessible à tous. “

Christel Heydemann


Quelles sont les grandes tendances pour le bâtiment dans les cinq années à venir, au vu des nouvelles réglementations et des axes définis dans le plan de relance ?
J. M. – La première tendance concerne encore une fois l’amélioration drastique de la performance énergétique, car entre 1990 et 2017, les émissions de CO2 dans le tertiaire n’ont cessé d’augmenter. La filière doit atteindre ses objectifs, comme le prévoit par exemple le décret tertiaire avec une réduction de 40 % des consommations énergétiques des bâtiments tertiaires en 2030. La deuxième tendance est liée à l’évolution des usages. Sur le territoire, nous constatons l’importance croissante des services, notamment via la valorisation des bâtiments, la géolocalisation, les réservations de salles… Cette évolution des usages dans le bâtiment pose la question de la flexibilité du bâtiment et des systèmes qui le composent. Enfin, le dernier point, identifié depuis longtemps mais qui devient plus concret aujourd’hui, est lié à l’industrialisation des bâtiments et notamment à la construction hors site. Demain, le bâtiment sera conçu en BIM, produit avec des robots, des machines-outils, de l’impression 3D puis acheminé sur son lieu d’assemblage. Ces évolutions sont plus longues dans le bâtiment, qui reste un secteur traditionnel. Nous ne pouvons pas prévoir exactement sous quelle forme ni à quelle vitesse ces innovations vont impacter le bâtiment. Chez ABB, nous sommes en phase de tests et nous menons des expérimentations sur l’ensemble de ces technologies.

C. H. – Aujourd’hui, la priorité demeure la réduction des émissions de gaz à effet de serre et des consommations d’énergie les plus carbonées pour atteindre les objectifs fixés par la PPE dans les secteurs les plus émetteurs, et plus particulièrement le bâtiment, le transport et l’industrie. Cet objectif s’accompagne de la standardisation de la technologie, comme par exemple celle des interfaces liées à la connectivité des bâtiments et des équipements. Le bâtiment doit développer une culture digitale : alors que le numérique est au cœur de notre vie quotidienne, nous constatons que les appels à projets liés à la rénovation des bâtiments commencent tout juste à considérer les solutions numériques de mesure et de pilotage. Il nous incombe de développer cette appétence pour le digital à tous les niveaux (élus, agents publics, opérateurs privés et publics, citoyens) et favoriser pour cela des approches collaboratives et transversales pour répondre aux nouveaux usages et services attendus par les usagers. Enfin, le bâtiment constitue la brique essentielle de l’écosystème de la ville et du territoire, permettant une intégration simple de tous les nouveaux usages grâce à un pilotage fin à l’échelle d’un ou plusieurs bâtiments (intégration du véhicule électrique, des énergies renouvelables : éolien, solaire, photovoltaïque). C’est ce que nous avons réalisé sur notre site grenoblois IntenCity, offrant ainsi une flexibilité énergétique avec le réseau territorial.

Legrand Innoval Nantes. (c) Legrand

D. D. – La première tendance est sans doute la réduction de la consommation énergétique des bâtiments qui, pour rappel, représentent en Europe 40 % de la consommation d’énergie finale et 36 % des émissions de gaz à effet de serre. La seconde tendance, indissociable de la première, est la digitalisation des bâtiments, permettant de mesurer, d’analyser et d’optimiser leurs consommations d’énergie. Enfin, une autre tendance est une mobilité de plus en plus électrique avec les objectifs de plus de 5 millions de véhicules électriques et/ou hybrides rechargeables en circulation en 2028 en France, et donc des infrastructures de recharge en conséquence.

Pouvez-vous nous décrire vos initiatives et vos travaux pour faire émerger les solutions de demain ?
C. H. – Grenoble est au cœur de notre dispositif d’innovation pour le nouveau monde électrique. C’est là que nous concevons les solutions de demain. Les inventer est essentiel ; pouvoir les expérimenter et les déployer sur le territoire français est également clé. Pour ce faire, nous travaillons avec l’ensemble des acteurs de la filière au développement d’outils communs, permettant à nos partenaires et à nos clients de s’approprier facilement nos solutions. L’outil d’aide à la décision pour la rénovation des bâtiments tertiaires« Voir, comprendre, agir » élaboré par le Gimelec avec l’ensemble des fédérations de la filière électro-numérique en est un parfait exemple. « Goflex», également développé par le Gimelec, en est un autre en permettant d’identifier le niveau de flexibilité d’un bâtiment donné (pilotage des énergies, intégration des ENR et des VE…) et en répondant aux exigences de la directive EPBD (Energy Performance of Building Directive) pour la mise en place d’un SmartReadyness Indicator. Tous ces travaux contribuent à accélérer l’innovation de l’ensemble de la filière. Il nous reste encore des progrès à faire collectivement pour conserver les atouts technologiques que nous avons sur le microgrid et le pilotage des énergies à l’échelle d’un quartier.

J. M. – Le premier aspect de nos travaux se focalise sur l’innovation au travers de la digitalisation, et ce sur trois axes principaux : la gestion des actifs, la gestion de l’énergie et la gestion du bâtiment. Le deuxième volet de nos initiatives se focalise sur l’émergence et la consolidation de la filière, avec les initiatives citées précédemment, telles que la filière hydrogène. Troisième aspect: il est essentiel de considérer l’importance des écosystèmes et leur évolution. Concernant la R&D et le développement, il suffisait y a encore dix ans d’avoir des partenariats avec des universités. Aujourd’hui, un ensemble d’acteurs nouveaux et devenus incontournables prend part à ce processus d’innovation, parmi lesquels les start-up, mais aussi les centres de recherche. ABB a développé un hub européen pour les start-up, qui profitent de nos moyens pour générer des synergies avec nos activités et aboutir à des développements fructueux. Au-delà des travaux menés de front avec de petites entreprises, nous développons des solutions sur la base de nos savoir-faire propres en partenariat avec de grands groupes, parmi lesquels Microsoft, IBM ou HPE. Le quatrième axe concerne les codéveloppements avec nos clients. Nous avons par exemple mis au point une offre de bornes bidirectionnelles codéveloppée avec un de nos clients pour proposer des solutions de vehicle-to-grid (V2G).

D. D. – L’innovation est une valeur fondamentale du Groupe Legrand. Pour rappel, nous investissons 5 % de nos ventes dans la recherche et développement. Le programme Eliot est notre programme des objets connectés qui vise à proposer des solutions simples à installer, simples à utiliser, interopérables avec des tiers et respectueuses de la protection des données personnelles des utilisateurs. Aujourd’hui, Eliot regroupe des solutions destinées aux bâtiments tertiaires et aux bâtiments résidentiels. Précisons que Legrand a enregistré une progression totale de son chiffre d’affaires réalisé avec des produits connectés de + 29 % en 2019. Le Groupe poursuit également son programme très dynamique de lancement d’offres innovantes, en particulier celles répondant aux besoins des bâtiments en efficacité énergétique, connectivité, sécurité et confort ou encore celles dédiées aux datacenters, au bureau de demain, au télétravail et aux bâtiments de santé. Le tout motivé par la raison d’être que nous avons récemment officialisée : Legrand améliore vos vies.


” Au-delà des appels d’offres et des appels à manifestation d’intérêt, certains modes de financement dépendront du caractère volontariste de nos clients. “

Jacques Mulbert


La question de la qualification se pose davantage avec le développement de solutions plus transversales et digitales. Comment accompagnez-vous vos collaborateurs et vos clients dans les transitions en cours ?
J. M. – Nous distinguons plusieurs aspects dans la montée en compétences. Le premier concerne la montée en compétences propre, avec la formation de nos collaborateurs et des recrutements de profils plus jeunes et familiers avec le digital. Le deuxième concerne la montée en compétences de nos clients, via un accompagnement par des experts d’ABB. Des webinaires ou des cycles de formation sont alors dispensés à nos clients, présents sur nos différents segments. Le troisième aspect concerne la montée en compétence générale. Nous disposons de laboratoires digitaux en France pour montrer nos innovations et les apprendre au plus grand nombre. La modification de la filière va se faire dans le temps et nécessitera un gros travail de pédagogie.

D. D. – La formation est un enjeu majeur pour accompagner nos clients et nos collaborateurs. Nous avons maintenant déployé huit centres Innoval dans les principales régions de France, avec le dernier en date ouvert à Strasbourg au mois de juin. Ces lieux d’accueil permettent, dans le respect des gestes barrières, de présenter nos produits et solutions aux acteurs de notre filière et sont aussi des centres de formation. Au regard du contexte sanitaire, nous proposons aussi des formations dispensées à distance, via des webinaires notamment.

C. H. – Nous cherchons à diffuser l’innovation de façon massive, et à la rendre accessible à tous, qu’il s’agisse des usagers, des exploitants ou encore des clients finaux. Nous nous appuyons beaucoup sur les exemples concrets de mise en œuvre, pour informer et former nos collaborateurs, et par la suite tout notre écosystème de partenaires. Nous avons également à cœur d’accompagner les jeunes dans leurs apprentissages : nous avons toujours énormément investi dans la formation, et nous sommes engagés en faveur de l’inclusion des jeunes par l’alternance. Nous avons pour objectif d’accueillir en France 1 000 alternants, dont un quart préparant des qualifications de niveaux 3 et 4 (CAP, BEP et bac pro). L’École Schneider Electric forme pour sa part aux nouveaux enjeux du monde électrique : nous venons de lancer en septembre dernier notre propre CFA, qui formera à terme 500 jeunes par an aux métiers de la transition énergétique en leur offrant l’accès aux technologies les plus avancées. Ces professionnels feront alors carrière dans l’ensemble des entreprises de la filière Énergie. Face à la crise provoquée par la Covid-19, Schneider Electric est présent pour garantir les services essentiels et la continuité des opérations de tous ses clients et partenaires. Nous sommes pleinement mobilisés pour permettre à nos partenaires de la filière électro-numérique de sortir de cette crise plus forts et transformés.

Comment pensez-vous réorienter les business models pour améliorer votre performance et celle de vos clients dans un monde de plus en plus connecté ?
C. H. – La connectivité permet de bien mieux prendre en compte les différents usages de certains produits et nous permet d’imaginer de nombreux modèles d’enrichissement d’offre, que ce soient des services à offrir dans la durée de vie d’un produit par nos partenaires ou bien de nouvelles fonctionnalités activables grâce au numérique. Le digital impose des modèles d’écosystème beaucoup plus ouverts et notre filière est activement impliquée dans la définition ou la promotion de certains standards technologiques.

Solutions de recharge de véhicules électriques ABB. (c) ABB

J. M. – Notre objectif n’est en aucun cas de disrupter la chaîne de valeur à notre avantage. Nous sommes favorables à la conservation des business models existants, mais nous souhaitons apporter des ressources à nos clients. C’est ce que nous faisons, notamment via une marketplace, qui leur donne accès à des solutions innovantes liées à la gestion de l’énergie et à la valorisation de l’actif immobilier par exemple.

D. D. – Au-delà de la digitalisation de nos offres produits, toutes les initiatives que nous menons pour digitaliser l’ensemble des processus et moyens de communication sont au service de la relation client : structuration de rendez-vous à distance, formations à distance, webinars, configurateurs, applications et contenus digitaux interactifs. Notre ambition est de renforcer la proximité, l’écoute, la simplicité et l’expertise de nos équipes pour accompagner nos clients dans la réussite de leurs chantiers. La réussite de Legrand passe par la réussite de nos clients.

Plus généralement, quels sont les atouts de la filière électrique française et de vos entreprises pour la relance de l’économie à moyen terme ?
J. M. – La croissance du marché va s’accélérer grâce aux investissements liés au plan de relance. La filière électrique est au cœur des transitions et son caractère innovant génère de la productivité pour ses clients. Cette filière est également déterminante pour le retour de l’industrie sur le territoire national, notamment via des solutions de digitalisation. Je suis très optimiste sur le potentiel de cette filière d’excellence pour contribuer à la relance de l’économie française.

D. D. – Notre filière brille par sa solidité et regroupe de nombreux acteurs, présents au sein même des bâtiments. Elle est porteuse de dynamisme, grâce aux différents maillons de sa chaîne de valeur, qu’il s’agisse des fabricants, des distributeurs et des installateurs. Je suis intimement persuadé que la filière est tout à fait apte à capter la reprise, grâce notamment aux offres connectées qui contribuent à la performance énergétique et à la réduction des consommations, mais aussi aux moyens de formation mis à la disposition des différents acteurs et à l’accompagnement dans les transitions en cours. Notre filière contribue au quotidien au changement de paradigme et constitue un réel atout pour la relance nationale.

Propos recueillis par Alexandre Arène

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