Interview croisée spéciale Industrie : Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée à l’Industrie et Laurent Tardif, président de la FIEEC

Industrie
Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée auprès du ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, chargée de l’Industrie et Laurent Tardif, président de la Fédération des industries électriques, électroniques et de communication (FIEEC) et PDG Europe du Sud du Groupe Prysmian.

Un peu plus d’un an après le début de la pandémie, le secteur industriel français a su prouver sa flexibilité et sa robustesse. Malgré des premiers mois difficiles, les acteurs industriels ont su s’appuyer sur leurs atouts pour préparer l’avenir. Entre relocalisation, transition énergétique et digitalisation, les défis sont nombreux. Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée auprès du ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, chargée de l’Industrie, et Laurent Tardif, président de la Fédération des industries électriques, électroniques et de communication (FIEEC) et PDG Europe du Sud du Groupe Prysmian, dressent un premier bilan de cette pandémie sur le secteur industriel et mettent en avant les atouts de la France pour transformer et densifier son tissu industriel.

Quels sont aujourd’hui les enjeux industriels sur le territoire français ?
Agnès Pannier-Runacher – Nous sommes à un moment de transitions, numérique et écologique. C’est aussi un moment de reconquête industrielle. Tous nos efforts doivent être tournés vers ces objectifs qui sont liés. Dès 2017, le Gouvernement a porté l’ambition de renforcer l’appareil industriel français. En 2017, en 2018 et en 2019, l’industrie est redevenue créatrice nette d’emplois pour la première fois depuis 2000. En avril 2019, l’élaboration du « Pacte Productif » devait répondre aux défis rencontrés par l’industrie : l’urgence climatique, la révolution technologique, les évolutions démographiques, et la compétition économique mondiale. La crise a encore augmenté nos exigences de résultats. Ainsi, nous nous sommes dotés d’un plan pour bâtir la France de 2030 : le plan France Relance. C’est un plan ambitieux, massif et inédit de 100 milliards d’euros, dont 35 milliards consacrés à l’industrie. Il fera de la France un pays qui maîtrise son empreinte énergétique et environnementale et qui crée de la richesse et des emplois sur les territoires. L’industrie sera au cœur de cette transformation, car c’est à travers elle que nous maîtriserons les technologies nécessaires à notre souveraineté et que nous décarbonerons notre économie.

Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée auprès du ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, chargée de l’Industrie. © P. Bagein

 

” Le plan France Relance fera de la France un pays qui maîtrise son empreinte énergétique et environnementale et qui crée de la richesse et des emplois sur les territoires. “

Agnès Pannier-Runacher


Laurent Tardif – J’ai envie de vous répondre que les enjeux industriels sont les mêmes que ceux de notre pays. Nos feuilles de route sont intimement liées, car la France ne parviendra pas à mettre en œuvre les transitions environnementale et numérique sans le concours de toutes les industries. Mais il s’agit là d’enjeux à long terme, dont l’importance est renforcée par les nouveaux usages qui ont vu le jour pendant cette pandémie. À court terme, l’enjeu majeur consiste à retrouver le chemin de la croissance après une année globalement compliquée. Les obstacles sont encore nombreux, en particulier en raison des tensions sur les matières premières que nous connaissons et de l’impact sur les stocks.

De quelle manière la crise liée au Covid-19 a-t-elle rebattu les cartes ?
A. P.-R. – La crise sanitaire a éclairé d’une lumière crue nos vulnérabilités. Elle a révélé les dépendances de la France et de l’Europe pour la production de certains biens de première nécessité. Ces constats sont venus renforcer la conviction qu’un secteur productif fort était une condition indispensable à une économie forte. L’industrie a donc été confortée au cœur de la stratégie économique du Gouvernement. Elle constitue en effet un levier majeur pour la relance. Outre son rôle incontournable pour décarboner nos activités et assurer notre résilience face aux crises, c’est aussi un levier majeur pour la cohésion sociale et territoriale, avec 3,2 millions de salariés et 13 % du PIB français. Depuis le rebond de l’été 2020, les pertes d’activité par rapport à fin 2019 se résorbent progressivement, même si certains secteurs souffrent davantage, notamment la filière aéronautique.

 

Laurent Tardif, président de la Fédération des industries électriques, électroniques et de communication (FIEEC) et PDG Europe du Sud du Groupe Prysmian. © DR

L. T. – Je pense qu’il est encore trop tôt pour mesurer l’ensemble des impacts liés au Covid-19. En revanche, ce que l’on peut constater c’est la formidable accélération des transformations digitales et environnementales. Prenons l’exemple du télétravail. Il y a encore peu de temps, certains voulaient remettre en cause le raccordement des logements neufs au très haut débit. On voit aujourd’hui à quel point cette question doit être un élément clé de la politique du logement. Autre exemple, l’électronique : les difficultés d’approvisionnement récentes montrent que cette partie de la chaîne de valeur est essentielle pour le reste de l’économie. En un sens, la crise Covid est un puissant révélateur de nos forces et de nos faiblesses. Elle montre également que la robustesse d’une économie repose sur des infrastructures efficaces et sur la maîtrise de ses approvisionnements.

 


” La France ne parviendra pas à mettre en œuvre les transitions environnementale et numérique sans le concours de toutes les industries. “

Laurent Tardif


Craignez-vous une érosion du tissu industriel français pour les années à venir ?
A. P.-R. – Au cours des quarante dernières années, nous avons assisté à une dégradation constante de la part de l’industrie dans l’économie française. Or, l’industrie est la colonne vertébrale de notre économie. Elle crée des emplois dans les territoires périphériques et ruraux et génère de nombreux emplois induits, tant dans les services publics que dans les entreprises de services. Elle porte par ailleurs l’essentiel de nos exportations et de notre innovation. Depuis quatre ans, nous avons mis en place sous l’impulsion du président de la République de nombreuses mesures de réindustrialisation, avec le lancement du dispositif « Territoires d’industrie », avec les plans d’investissement d’avenir, ou plus récemment avec le plan France Relance. Grâce à cela nous avons obtenu de premiers résultats. Nous devons continuer nos efforts et nous accélérons pour conforter cette tendance, en consolidant les filières industrielles qui sont les piliers de notre économie et en ouvrant de nouvelles filières grâce à un soutien important sur les technologies les plus prometteuses, comme l’hydrogène. Les industriels ont des projets, ils sont prêts à prendre des risques : nous les accompagnons dans ce mouvement.

L. T. – Tant notre pays que nos industries ont des atouts exceptionnels qui confortent mon optimisme sur la situation des années à venir, a fortiori si nous engageons les réformes nécessaires pour renforcer notre compétitivité. Mais bien entendu, il y aura des difficultés, comme au lendemain de chaque crise. Les amortisseurs mis en place par le Gouvernement, en particulier le prêt garanti par l’État, apportent certes de l’oxygène à beaucoup d’entre nous. Mais lorsque viendra l’heure de les rembourser, certains pourraient avoir des problèmes. Le soutien des pouvoirs publics à l’industrie ne doit pas s’arrêter brutalement du jour au lendemain.

Dans le cadre de la relance, quels sont les axes retenus pour le secteur industriel ?
A. P.-R. – Le Gouvernement soutient massivement les investissements industriels. Quatre priorités ont été identifiées : décarboner, (re)localiser, moderniser et innover. En matière de décarbonation, notre ambition est de faire de l’industrie le moteur de la transition environnementale pour réduire notre empreinte carbone. Pour cela, il faut également (re)localiser des productions en France. C’est bon pour l’emploi et c’est bon pour la planète car nos exigences environnementales sont plus élevées que dans beaucoup de pays situés à l’autre bout de la planète. Avec le quatrième plan d’investissements d’avenir, le Gouvernement soutient aussi les marchés à fort contenu technologique et fort potentiel de croissance de valeur ajoutée et d’emplois. Nos premiers succès montrent que France Relance répond à une demande forte des industriels. Depuis septembre 2020, pour les élus, près de 1 600 projets ont été retenus. Ils représentent près de 7,4 milliards d’euros d’investissements industriels pour un soutien public de plus de 2 milliards d’euros. Au total, plus de 8 000 entreprises sont concernées par le plan de relance. Nous allons poursuivre sur cette lancée !


” L’écologie est l’une des grandes priorités du plan de relance, avec la compétitivité et la cohésion. “

Agnès Pannier-Runacher


La relance verte est-elle également le mot d’ordre pour le secteur industriel ?
A. P.-R. – L’écologie est l’une des grandes priorités du plan de relance, avec la compétitivité et la cohésion. La stratégie du Gouvernement pour le développement des industries bas carbone s’articule en deux volets : la décarbonation de notre industrie d’une part, et le développement des industries offrant des solutions pour la transition écologique de notre économie d’autre part. Sur le premier volet, la France se fixe l’objectif d’être la première économie décarbonée du monde. Le plan France relance favorisera la transition vers une production bas carbone sur le territoire national. Ainsi, 1,2 milliard d’euros sont mobilisés pour la décarbonation de l’industrie. Sur le second volet, la France a l’ambition de devenir un leader mondial des technologies vertes. Nous investissons donc massivement pour le développement des technologies bas carbone, notamment dans l’aéronautique et l’automobile. Nous avons aussi un plan spécifique de 7 milliards d’euros d’ici à 2030 en matière d’hydrogène. Enfin, nous voulons faire de l’économie circulaire un levier au service de la transition écologique. L’économie circulaire favorise la décarbonation de notre économie et la préservation de nos ressources naturelles et de la biodiversité. En même temps, elle améliore la compétitivité de notre économie et la protection de notre souveraineté économique et industrielle. Plus de 500 millions d’euros y sont consacrés dans le plan France Relance.

L. T. – C’est un axe fondamental pour nos industries, et cela depuis de nombreuses années. D’une manière générale, la transition vers une économie décarbonée se traduit avant tout par une électrification massive des produits, des usages et des process. La question est moins de savoir dans quelle direction nous allons, mais plutôt comment accompagner l’ensemble de l’économie, comment inciter à la transformation et comment ce processus se traduit par une meilleure compétitivité de nos industries.

Après plus d’une année de pandémie, des pénuries de matières premières affectent certains secteurs. Lesquels sont les plus affectés ?
A. P.-R. – Beaucoup de secteurs, notamment l’automobile, l’agroalimentaire et le bâtiment sont concernés par ces tensions sur les approvisionnements en métaux, en semi-conducteurs, en intrants chimiques ou encore en plastiques. Nous accompagnons les filières industrielles dans ce moment difficile pour atténuer les effets des tensions sur les entreprises. Ces tensions confirment également la pertinence de l’action menée par le Gouvernement depuis plusieurs années, accélérée avec France Relance, pour renforcer la résilience de nos approvisionnements. Cela doit améliorer notre autonomie stratégique dans les secteurs clés. Afin d’assurer un suivi précis de la situation, j’ai demandé à France Industrie, en concertation avec les filières les plus concernées, de coordonner une task force qui examine de manière hebdomadaire le tableau de bord des tensions. Ce groupe de travail explore également toutes les pistes pour réduire les conséquences immédiates de cette situation et améliorer structurellement la résilience de notre industrie face à de tels chocs exogènes.

L. T. – Nos adhérents sont concernés, comme l’immense majorité des industriels. Les causes sont connues, la demande explose et chacun sait que l’appareil productif ne se remet pas en route aussi rapidement que le secteur tertiaire. À cela s’ajoute une multiplicité de facteurs assez exceptionnels, comme le grand froid au Texas qui met à mal l’industrie pétrochimique. Il est trop tôt pour vous en communiquer les conséquences sur les adhérents de la FIEEC car les perspectives de retour à la normale sur l’approvisionnement en matière première sont encore incertaines. Mais à ce jour, certaines usines sont contraintes à réduire leur production et d’autres subissent une importante hausse de leurs coûts de production. À l’issue de ces tensions, il sera nécessaire d’en tirer des enseignements pour lutter contre ces dépendances.

Comment qualifieriez-vous le parc industriel français aujourd’hui ?
A. P.-R. – Le parc industriel français a connu de profondes mutations au cours des dernières années, en lien avec la mondialisation. Certains secteurs ne bénéficiant pas d’avantage comparatif ont pâti d’un manque de compétitivité. Par exemple la branche textile a vu sa valeur ajoutée baisser de 35 % entre 2000 et 2014. A contrario, d’autres secteurs se sont renforcés, menant à une spécialisation accrue de notre industrie (luxe et industries de haute technologie comme l’aéronautique…). Ces transformations du tissu productif s’accompagnent d’un inégal remplacement du capital existant. On observe sur une longue période un vieillissement du parc de machines et équipements, au profit du bâtiment. Cette tendance s’est récemment infléchie, avec un investissement en hausse des branches manufacturières (+ 18 % en volume entre 2013 et 2019). Si l’on fait un bilan d’ensemble, l’investissement industriel a été fortement affecté par la crise sanitaire, mais globalement moins que prévu compte tenu des mesures massives que nous avons mises en place. L’Insee prévoit par ailleurs un fort rebond de l’investissement dans l’industrie manufacturière en 2021 (+ 10 %). C’est une belle preuve de dynamisme et de résilience.


” Il est primordial de s’assurer que tous les acteurs jouent avec les mêmes règles sur le terrain économique européen afin d’éviter les concurrences déloyales. “

Laurent Tardif


Quels seraient les principaux axes de développement pour gagner en compétitivité vis-à-vis des pays de l’Est de l’Europe ou d’Asie ?
A. P.-R. – Il y a deux façons d’améliorer notre compétitivité : en travaillant sur la compétitivité prix et sur la compétitivité hors prix. Nous avons agi pour baisser l’impôt sur les sociétés et les impôts de production mais nous ne pouvons pas rattraper complètement les pays d’Europe de l’Est ou les pays à bas coût d’Asie en termes de compétitivité-prix. En effet, cela reviendrait à remettre en cause notre modèle économique et social. En revanche, nous pouvons protéger notre industrie d’une concurrence déloyale en travaillant sur un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières et sur un accès équitable et réciproque aux marchés publics. Nous pouvons également améliorer la compétitivité hors prix. Il faut pour cela augmenter nos investissements en matière de R&D et miser sur l’innovation comme moteur de croissance. C’est l’objet du quatrième plan d’investissements d’avenir pour 2025 qui consacre 12,5 milliards d’euros à la mise en place de « stratégies d’accélération de l’innovation ». Nous allons ainsi impulser une dynamique d’innovation dans des secteurs ou technologies d’avenir comme l’hydrogène, les biothérapies en santé ou encore le quantique. Cette stimulation de l’innovation doit être couplée à une politique de formation ambitieuse, afin de garantir aux entreprises de trouver les compétences dont elles ont besoin.

L. T. – On parle beaucoup de relocalisation avec souvent comme seuls critères la compétitivité fiscale ou de coût du travail, mais on oublie souvent d’autres éléments aussi importants comme la conformité aux règles. Il est essentiel de mettre en place au niveau européen un véritable « level playing field » en matière de réglementation, notamment environnementale pour les produits importés, guidé par une surveillance du marché qui soit effective. Il est primordial de s’assurer que tous les acteurs jouent avec les mêmes règles sur le terrain économique européen afin d’éviter les concurrences déloyales.

Quels sont les atouts de la France pour l’implantation de sites industriels à vocation internationale ou européenne ?
A. P.-R. – La France est à la fois une puissance économique de rang mondial et un pays ouvert aux investissements : elle accueille ainsi près de 17 000 filiales d’entreprises étrangères, qui emploient près d’un salarié sur huit sur notre territoire. Arriver en France ce n’est pas créer un chemin, c’est emprunter un parcours balisé que nous nous attachons depuis trois ans à simplifier au maximum. Investir et s’implanter en France, c’est aussi la garantie de bénéficier d’infrastructures de très grande qualité et une main-d’œuvre compétente et productive. C’est un lieu idéal pour conduire des travaux de R&D car outre un environnement académique de très haut niveau, la France offre, grâce au crédit d’impôt recherche (CIR), l’un des traitements fiscaux de la R&D les plus avantageux au monde pour les entreprises. Enfin, pour conforter sa compétitivité, la France a mené ces dernières années des réformes structurelles dans les domaines économique et social : transformation du CICE en allègement pérenne de charges, modernisation des règles du marché du travail et de l’assurance chômage, investissements massifs dans la formation professionnelle et l’apprentissage, loi PACTE, baisse de la pression fiscale sur les entreprises et les investissements productifs, etc. Avec cette méthode, la France est devenue en 2019 la destination n° 1 en Europe des investissements étrangers selon le baromètre EY de l’attractivité.

L. T. – Bien entendu, il est important de parler du crédit d’impôt recherche, sans lequel le site France ne serait tout simplement pas compétitif, en particulier pour notre secteur qui investit massivement dans la recherche et développement. Cela me permet également de souligner la qualité de la formation des ingénieurs en France, sans négliger celle de l’ensemble des collaborateurs qui participent au processus industriel. Nous avons également besoin de jeunes issus des bacs pros, BTS ou en alternance. Or, force est de constater qu’il est parfois difficile pour nos entreprises de recruter. Le système éducatif et les pouvoirs publics ont un grand rôle à jouer dans la promotion des métiers de l’industrie. Enfin, une politique volontariste dans les transitions numériques et écologiques, poussée par l’État et les collectivités locales, peut être également un atout pour l’implantation. Il y a toujours une prime aux territoires les plus innovants et aux marchés porteurs. C’est beaucoup plus facile d’y implanter le cœur du développement et d’y constituer une base pour exporter ensuite.

La France est-elle un pays attractif ?
A. P.-R. – Cela ne fait aucun doute si l’on regarde les classements du baromètre EY que j’évoquais à l’instant. Fin 2019, la France est devenue le premier pays européen en termes de réceptions d’investissements directs étrangers (IDE). En matière d’attractivité industrielle, la France renforçait également sa première place. Un fait illustre ces bons résultats. Nous avons recréé en 2016, 2017, 2018 et 2019 de l’emploi industriel net. Ce n’était pas arrivé depuis vingt ans. Ces résultats soulignent la pertinence des mesures engagées depuis le début du quinquennat en direction des entreprises.

L. T. – Ce n’est pas être chauvin que d’affirmer que notre pays a de multiples atouts. Les nombreux investissements étrangers en France en témoignent, plaçant notre pays en tête de l’Europe en termes d’attractivité. Nous avons une riche histoire industrielle, de grands leaders mondiaux qui attirent de nouvelles entreprises à s’installer en France pour intégrer leur chaîne d’approvisionnement. C’est une vraie force. Nous sommes en pointe, par ailleurs, en termes de formation, ce qui nous permet de recourir à des collaborateurs qualifiés, innovants et créatifs. Les autres pays le savent bien, mais ils progressent aussi. A contrario, la créativité de l’État, elle, n’a pas toujours plaidé en faveur du renforcement de l’attractivité de notre pays. Certains éléments s’améliorent, comme la fiscalité de production, mais il est clair que notre fiscalité sur ces 40 dernières années, et de façon générale notre instabilité réglementaire et sociale ne sont pas vecteurs d’optimisme pour qui voudrait installer son entreprise en France. Fort heureusement, nous avons d’autres arguments à faire valoir.

Avant la crise du Covid-19, le marché des solutions technologiques, principalement numériques, pour l’industrie vivait une période faste. Ce mouvement se poursuit-il, selon vous ?
A. P.-R. – Absolument ! Et non seulement il se poursuit mais il s’amplifie grâce au plan de relance. J’en veux pour preuve le succès incontestable du guichet industrie du futur. En 2020, nous avons reçu plus de 7 800 dossiers en trois mois, émanant à 95 % de PME et portant sur un montant d’investissement de plus de 2,7 milliards d’euros pour plus de 700 millions d’euros d’aide de l’État. Devant ces chiffres, nous avons rouvert le guichet tout début mai, avec de nouveaux crédits à hauteur de 175 millions d’euros. En cumulé, plus de 9 000 demandes ont été déposées durant les deux périodes de dépôt des dossiers, mobilisant 880 millions d’euros de soutien public. Au total, c’est près du tiers des PME et ETI industrielles qui auront bénéficié du soutien de l’État pour réaliser leur transition vers l’industrie 4.0.


” La numérisation de l’industrie et les outils numériques tels que la 5G améliorent l’agilité et la réactivité des moyens et outils de production, et donc leur résilience, notamment en cas de crise. “

Agnès Pannier-Runacher


Quelles sont les opportunités offertes par l’arrivée des nouvelles technologies dans l’industrie ?
A. P.-R. – La numérisation de l’industrie et les outils numériques tels que la 5G améliorent l’agilité et la réactivité des moyens et outils de production, et donc leur résilience, notamment en cas de crise. C’est une condition de la présence et de la pérennité des entreprises industrielles dans les territoires, avec parfois jusqu’à 30 % ou 40 % de gains de productivité ! Par ailleurs, au-delà de l’amélioration de la performance industrielle, la collecte et le traitement des données ont aussi un impact positif sur l’environnement, lorsqu’ils améliorent l’efficacité énergétique ou le cycle de vie du produit. Les nouvelles technologies améliorent enfin les conditions de travail, rendant l’industrie beaucoup plus attractive.

L. T. – Les nouvelles technologies sont au cœur du projet de l’industrie du futur, qui vise à rendre l’usine de demain plus agile et flexible, moins coûteuse et plus respectueuse de l’environnement grâce à un fort niveau d’automatisation et une intégration numérique de l’ensemble de la chaîne de production. Ces usines intelligentes permettent la communication entre différents types de machines, et la mise en réseau des fournisseurs et des clients. Elles tendent vers la fourniture de services et produits personnalisés, et favorisent l’éco-conception. Il y a donc là une réelle opportunité de compétitivité et d’attractivité pour les entreprises françaises, qui pourront mieux se positionner dans la compétition mondiale en modernisant leur outil productif et en repensant leur stratégie et leur business model.

Quelles technologies présentent le plus fort potentiel à vos yeux (BIM, intelligence artificielle, blockchain, robots, cobots, fabrication additive…) ?
A. P.-R. – La 5G doit devenir un pilier important de notre économie. Beaucoup d’applications industrielles vont voir le jour grâce à cette technologie de rupture qui permet tout à la fois moins de latence, plus de débit et des connexions massives. L’usine connectée est en passe de devenir une réalité. Cela permettra d’adapter la production en temps réel à la demande, d’automatiser les procédés de contrôle et d’analyse de la qualité ou de faire de la maintenance prédictive. En matière d’intelligence artificielle, la France dispose d’acteurs au savoir-faire reconnu et peut jouer un rôle important sur le plan mondial. Pour cela, il est crucial de soutenir le développement d’une offre de pointe en matière d’intelligence artificielle embarquée, qui sera diffusée sur les produits et les modes de production. Nous devons également travailler sur une intelligence artificielle « de confiance », pour assurer la robustesse des systèmes comme le véhicule autonome. Enfin, le marché de la technologie blockchain est en forte croissance, notamment grâce à une appropriation de la technologie par les groupes français de tous secteurs.

L. T. – Toutes les nouvelles technologies présentent un potentiel de développement important. On peut citer, de manière non exhaustive, les « objets autonomes » qui révolutionneront les processus de production et les synergies de collaboration, l’intelligence artificielle qui permet de faciliter le processus de création, les jumeaux numériques ou représentations numériques du monde réel, la blockchain qui renforce la confiance dans les données ou encore l’informatique quantique qui offre une gigantesque puissance de calcul.


” Toutes les nouvelles technologies présentent un potentiel de développement important. “

Laurent Tardif


Comment assurer leur déploiement à grande échelle ?
A. P.-R. – Le Gouvernement a fait de l’industrie du futur l’une de ses priorités pour l’industrie depuis 2019. Pour cela, nous nous appuyons sur trois outils. Premièrement, nous finançons des diagnostics numériques aux entreprises qui souhaitent s’équiper de ces nouvelles technologies. Deuxièmement, nous avons subventionné les investissements des PME et des ETI. Enfin, nous avons constitué une nouvelle filière industrielle dédiée aux acteurs français qui proposent des solutions en la matière. Cela aidera les PME et les ETI à se retrouver dans les offres existantes et à être mieux accompagnées.

L. T. – Le déploiement à grande échelle passe par plusieurs facteurs clés. D’abord, la maîtrise des technologies au travers de travaux de recherche collaboratifs mis au service de l’amélioration des processus de production d’entreprises engagées et pionnières. Cela passe nécessairement par la mise à disposition de financements ciblés, suffisamment importants et rapides, pour soutenir ces enjeux d’innovation. Et puis évidemment la mise en place d’un cadre normatif qui permette de déployer cette transformation numérique sur l’ensemble des filières industrielles. Sans négliger le facteur humain, avec un accompagnement en profondeur des transitions en termes de compétences et d’évolutions professionnelles.

La France dispose-t-elle des compétences nécessaires pour mener à bien cette transition ?
A. P.-R. – L’industrie recrute, mais fait face à un déficit de compétences qui sont cruciales pour sa modernisation et son passage au 4.0. Nous connaissons nos faiblesses en la matière et nous nous donnons les moyens d’y remédier. Nous avons besoin de techniciens et d’ingénieurs formés sur la fabrication additive, l’intelligence artificielle, l’interopérabilité, la connectivité et la cybersécurité des systèmes ou encore la robotique. Face à ce défi, nous renforçons notre offre de formations et misons sur l’apprentissage ainsi que sur la reconversion que nous accompagnons massivement en termes financiers.

Quelles mesures permettent d’accélérer la transition des compétences ?
A. P.-R. – Nous devons soutenir la montée en compétences des salariés pour faire face à l’accélération des changements technologiques et la transformation des métiers de l’industrie. L’attractivité de ces métiers doit être améliorée, notamment auprès des jeunes. Il faut mieux faire connaître ces milieux et adapter les parcours de formation aux mutations de l’industrie. Le lien entre l’éducation nationale et les entreprises doit être renforcé, afin de disposer d’offres de formations initiales et continues adaptées. Je m’y emploie depuis mon arrivée au ministère de l’Économie et des Finances.

Quelles seront vos prochaines actions pour dynamiser le secteur industriel dans les années à venir ?
A. P.-R. – Nous poursuivrons la mise en œuvre des quatre priorités du plan France Relance dans l’industrie : (re)localiser, décarboner, moderniser et innover. Et bien sûr, nous veillerons à la stabilité des conditions qui font de notre territoire un territoire plus compétitif et plus attractif, avec la poursuite des mesures de simplification pour les entreprises. Enfin, le développement des compétences sera un point clé de notre action, pour offrir à notre industrie la main-d’œuvre dont elle a besoin.

L. T. – Notre fédération est au cœur des mutations actuelles puisqu’elle regroupe les industriels qui conçoivent et produisent les innovations technologiques en mesure de répondre aux deux transitions majeures, énergétique et numérique. Nous sommes d’une certaine manière à la source et au cœur du changement, en irriguant l’ensemble des autres activités économiques. Cela suppose de décloisonner plus encore nos filières autour des marchés et besoins sociétaux à venir et de créer, avec l’ensemble des acteurs pertinents, les nouveaux relais de croissance vertueux pour notre pays. Un rôle de chef d’orchestre et d’éclaireur, si vous me permettez cette métaphore, puisque c’est bien de la complémentarité des technologies de l’énergie, de l’électronique et du numérique dont il est plus que jamais question !

Propos recueillis par Alexandre Arène

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