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Lumières N° 38 – Dossier : Magasins de mode et accessoires

Boutique Chanel à Florence. Maîtrise d’ouvrage : Chanel SAS, Groupe Chanel International BV. Designer : Peter Marino. Conception lumière : Ponctuelle. © Ponctuelle

En matière d’éclairage, les magasins de mode font en quelque sorte « bande à part ». En effet, ces espaces, libérés des contraintes de normalisation et de réglementation (hormis les heures d’allumage hors périodes d’ouverture) permettent aux concepteurs lumière de donner libre cours à leur créativité : effets variés, jeux de contrastes, lumières dynamiques. Conçus comme pour des salles d’exposition, les projets d’éclairage s’adaptent aux objets présentés, à l’architecture, à l’identité de la marque, pour offrir une expérience unique aux clients à la recherche d’émotions et de bien-être. Pour mettre en œuvre ces multiples « états lumineux » comme les définit le concepteur lumière Philippe Mombellet, agence Ponctuelle, des spots et des projecteurs miniaturisés, dotés d’un large choix de faisceaux et de températures de couleur, et motorisés afin de contrôler, diriger et façonner la lumière.

Dossier réalisé par Isabelle Arnaud

 

Philippe MOMBELLET
Concepteur lumière
Directeur de l’agence Ponctuelle © DR

INTERVIEW DE PHILIPPE MOMBELLET,
concepteur lumière, agence Ponctuelle :

Imaginer des états lumineux

L’agence Ponctuelle, fondée en 1998 par Philippe Mombellet, emploie aujourd’hui 13 personnes dont 10 chefs de projet : 12 à Paris et 1 personne à l’antenne de Bordeaux. L’agence est spécialisée dans l’éclairage intérieur qui représente 80 % des projets, principalement boutiques, hôtels, restaurants, villas privées ; et 20 % qui se répartissent en mises en lumière de façades de bâtiments et d’espaces d’exposition, et recherche et développement avec les fabricants.

Les plus grands noms de la mode vous ont confié la mise en lumière de leurs boutiques. Comment l’éclairage intervient-il dans la mise en valeur de ces produits ?
La première image que le client perçoit de la marque ou du magasin est la vitrine, il faut donc accorder un soin particulier à cet espace qui se trouve à l’intérieur mais qui est conçu pour être regardé de l’extérieur. Il faut se projeter comme sur une scène de théâtre dont les acteurs seraient immobiles ; de la même façon, nous avons un décor, des personnages, des matières, des couleurs. Au théâtre, « l’œil du prince » désigne la place qui offre la meilleure vue sur le spectacle, généralement réservée au prince. Elle permet de regarder toute la scène, sans déformation de perspective du décor. C’est ce que nous devons faire pour proposer la meilleure « scène » possible aux passants. Nous travaillons en étroite collaboration avec les décorateurs et les scénographes, les metteurs en scène de la vitrine. L’étude d’éclairage de la vitrine revêt un caractère assez complexe, à commencer par l’analyse de la lumière naturelle : les apports de lumière du jour diffèrent selon l’orientation et le moment de la journée, autant de facteurs qui vont conditionner nos choix, notamment en ce qui concerne le matériel d’éclairage. D’ailleurs, nous utilisons souvent des petits projecteurs motorisés, que nous concevons parfois nous-mêmes, et qui permettent d’éclairer en toute discrétion pendant la journée et d’augmenter l’intensité le soir venu. Il est aussi possible de changer la direction de la lumière et la température de couleur. La vitrine ressemble à un petit théâtre : si les acteurs ne bougent pas, la lumière, elle, est en mouvement. Il faut aussi, bien entendu, rester attentifs au « spectateur », le client, car lui, en revanche, se déplace et doit, à un moment donné, entrer dans le magasin.

Quels sont les principaux paramètres qui vont définir la ou les lumières à l’intérieur ?
Le pluriel est de mise car on n’éclaire pas une zone de vente mais plutôt plusieurs espaces avec des agencements et des mobiliers très différents ; nous traitons le projet d’éclairage du magasin de mode comme un espace qui reçoit du public. Le client va se souvenir de cette première vision de la boutique, lorsqu’il découvre les produits, l’ambiance, l’architecture ; dès l’entrée, la lumière l’entraîne vers les rayonnages, les nouvelles collections, et le fait pénétrer dans un autre univers en créant des émotions. Pour ce faire, nous agissons sur le contrôle de l’éblouissement, la limitation des luminances, les contrastes ; l’éclairage uniquement centré sur la présentation des produits peut vite devenir agressif. D’où l’intérêt d’échanger très tôt avec les décorateurs et les scénographes car le choix des luminaires est déterminant : leur taille, leur type d’implantation (encastrés, en saillie, suspendus, sur rail, etc.), l’indice de rendu des couleurs, les flux, les faisceaux, l’orientation des appareils, etc. Tout cela doit être pensé de façon à faire disparaître les luminaires afin de laisser les effets lumineux créer une ambiance confortable dans laquelle le client va se sentir à l’aise. Et si le client se sent bien, il va rester plus longtemps dans la boutique, explorer davantage les différents espaces et sans doute passer à l’acte d’achat. Nous allons jouer sur les directions de la lumière, les ouvertures de faisceau, les intensités. Ce travail permet de restructurer les zones, par exemple hommes/femmes, ou vêtements/accessoires, ou de délimiter les espaces de repos ou d’essayage, et de créer différents états lumineux dans le magasin.

Qu’entendez-vous par « états lumineux » ?
C’est tout ce que nous pouvons imaginer et réaliser en travaillant la lumière, par exemple en faisant appel à la gradation, à des cellules crépusculaires, à des détecteurs de présence dans les espaces les moins visités, pour moduler l’éclairage et créer des cycles qui vont rythmer les ambiances et suivre une certaine temporalité comme jour, soir, ménage, ou adaptés aux saisons, et donc aux collections, avec des scénarios printemps, été, automne, hiver. Tout est possible avec les technologies à notre disposition. De plus, il est facile aujourd’hui d’inscrire le projet d’éclairage dans une démarche de développement durable dans le respect de l’environnement, avec de faibles consommations, la traçabilité des produits que nous installons, l’optimisation de la performance énergétique et des matériels qui s’intègrent parfaitement dans l’architecture. Ces états lumineux sont aussi et surtout le résultat d’un échange fructueux avec les scénographes et les architectes, pour apporter une lumière de qualité sur les produits de la boutique, et aussi pour offrir du bien-être aux clients et assurer un confort durable aux personnes qui y travaillent.

 

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BENETTON, Florence, par iGuzzini

© Marco Zanin Benetton Group

Benetton a ouvert un nouveau concept de magasin à Florence, en Italie, caractérisé par des technologies avancées et durables d’économie d’énergie qui en font un véritable précurseur d’une nouvelle approche de la vente au détail à faible impact environnemental. Fruit d’une recherche et d’une innovation considérables, le nouveau magasin fait partie d’un projet de durabilité que Benetton développe pour consolider ses meilleures pratiques, améliorer ses performances sociales et environnementales tout au long de sa chaîne d’approvisionnement et devenir un modèle en Italie et dans le monde pour la mode durable.
Le point de vente s’étend sur un seul étage de 160 m², avec des matériaux naturels régénérés. Le sol est constitué de gravier provenant du fleuve Piave et de bois de hêtres abattus par la tempête Vaia. Les murs sont traités avec une peinture minérale résistante aux bactéries et aux moisissures qui réduit également les polluants dans l’environnement. Outre les matériaux naturels, on trouve des matériaux créés à partir d’un mélange de déchets de l’industrie textile. Des boutons usagés ont été mélangés à de l’hydrorésine pour devenir des plateformes de périmètre et des bases de stands d’exposition. La laine recyclée a été réutilisée comme motif sur le revêtement du périmètre et comme décoration pour les rideaux des vestiaires. Et un matériau spécial, appelé « rossino », fabriqué à partir de fibres textiles recyclées mélangées, donne vie aux étagères, aux bases d’exposition et aux mannequins.

© Marco Zanin Benetton Group

La consommation d’énergie a également été réduite de 20 % par rapport à un magasin standard. Grâce à de minuscules capteurs, à l’intelligence artificielle et à l’analyse des données, un système a été conçu qui permet de maximiser l’efficacité énergétique du point de vente et de garantir le confort des clients en contrôlant automatiquement les systèmes en fonction du flux de personnes présentes.
iGuzzini a contribué à réduire les consommations d’énergie grâce à ses luminaires, équipés de la technologie DALI, qui peuvent interagir avec l’ensemble du système d’intelligence artificielle en modulant l’intensité lumineuse en fonction des entrées physiques et techniques et du flux de personnes.

© Marco Zanin Benetton Group

À l’intérieur du magasin, les luminaires Laser Blade et Underscore ont été choisis en fonction des matériaux utilisés et de leur pourcentage élevé de matériaux recyclés et facilement recyclables. Les luminaires Laser Blade ont été installés parallèlement aux panneaux qui distinguent le plafond du magasin, tandis que les luminaires encastrés qui complètent le design sont situés à angle droit et projettent un cône de lumière directement sur les panneaux. Les luminaires Underscore, en revanche, sont utilisés à la base de certaines des zones de design, qui, de cette manière, apparaissent légères et ajoutent du mouvement à l’espace.

Architecte : Retail design department – Benetton Group
Conception lumière : Retail Design department + Engineering dept – Benetton Group
Solution éclairage : iGuzzini

 

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KITON STORE, Milan, par Erco

Kiton Store, Milan. Les concepteurs d’éclairage de Gruppo C14 ont adopté le projecteur Opton 38 W et 28 W en blanc chaud. © ERCO. Photo Dirk Vogel, Dortmund

Les détails qui distinguent les vêtements stylés pour homme se révèlent souvent dans un second temps : une coupe parfaite, des matières nobles, des finitions soignées. Ces qualités, la marque de luxe italienne Kiton, spécialisée dans le sur-mesure, les met brillamment en scène dans son nouveau showroom milanais.
Malgré les huit mètres de haut de la vaste halle principale du bâtiment Art nouveau, la lumière led brillante oriente consciencieusement le regard des clients sur les costumes, chemises et accessoires. Un subtil rendu des couleurs, des contrastes et des accents prononcés font ressortir matières et détails.
Mais outre l’éclairage précis des articles, il s’agissait de souligner l’architecture historique, notamment son ample plafond de verre et les pilastres. Les œuvres contemporaines au mur devaient retenir l’attention, et la grande halle devait dégager une atmosphère à la fois chaleureuse et empreinte d’élégance.
Ces impératifs multiples qu’imposait le showroom Kiton, les concepteurs d’éclairage du Gruppo C14 les ont respectés en adoptant une solution totalement inédite et très innovante d’ERCO : le projecteur Opton, d’une puissance extrême et d’une lumière led en blanc chaud, a été spécialement étudié pour le commerce de détail. Les variantes choisies, de 38 W et 28 W, à faisceau Narrow spot de 6° et 10 150 mA répondent aux exigences de la marque italienne. Si le plafond est très éloigné des articles, ces projecteurs ERCO surmontent facilement la difficulté avec la répartition très étroite de leur lumière led et un flux lumineux très élevé, pour mettre en valeur les produits par des contrastes marqués. Peints en noir et montés sur des rails lumière, ces appareils répondent à un concept cohérent, jusqu’à devenir un élément architectural stylé, qui allie histoire et modernité.

Architecte : Franco Raggi, Milan
Bureau d’études : Gruppo C14, Milan
Solution éclairage : ERCO
© ERCO. Photo Dirk Vogel, Dortmund
© ERCO. Photo Dirk Vogel, Dortmund
© ERCO. Photo Dirk Vogel, Dortmund

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L’INSTANT BEAUTÉ, Nice, par Lucibel

© Lucibel

Il y a quelques années, le groupe Lucibel a entièrement refait l’éclairage du centre Leclerc Pont Michel de Nice. À l’automne 2021, son directeur a démarré une réfection de la galerie marchande, et a souhaité continuer sa collaboration avec la marque. La rénovation du salon de coiffure, L’instant Beauté, devait repositionner le lieu dans les codes esthétiques du moment, alliant le noir profond, le blanc lumineux et les matériaux nobles tels que le bois et le cuir. Le salon devait également présenter deux espaces distincts et complémentaires : une partie barbier et une partie coiffure.
L’éclairage met en valeur chaque espace, offrant des ambiances différentes tout en garantissant une forte cohérence d’ensemble.

© Lucibel

Pour l’éclairage général, et afin d’unifier le lieu, on a installé un chemin lumineux de forme carrée. Ce choix fait également écho aux mêmes structures utilisées dans l’hypermarché : c’est la gaine aluminium Loline d’une efficacité de 145 lm/W qui fut sélectionnée. L’angle de 90° permet de parfaitement éclairer la partie centrale tout en laissant la possibilité de souligner les espaces latéraux avec des luminaires sur rails. Ces derniers sont placés sur une structure carrée encadrant celle de l’éclairage général. D’une teinte de 4 000 K et avec une émission lumineuse de 5 000 lm, ils rehaussent l’espace shampoing et coiffage. Directionnels, ils ont été ajustés très précisément sur les fauteuils.
L’ambiance lumineuse blanche et homogène permet au personnel de travailler efficacement, sans ombre et avec un bon rendu des couleurs. L’espace barbier a demandé, quant à lui, des traitements complémentaires. Dans une volonté d’uniformité, il est également éclairé par la structure centrale et les luminaires sur rails, mais l’enjeu était, là, de réchauffer l’ambiance. Des suspensions type industrielles renforcent le design de l’ensemble et font ressortir les tons chauds du mobilier. La température de couleur, de 3 000 K, parfaitement adaptée au bois et au cuir, confère une atmosphère de détente, propice au lieu.

Maître d’ouvrage : Centre Leclerc Pont Michel, Nice
© Lucibel

 

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AESCHBACH, Genève, par Ansorg

© Boris Golz

Lorsque les clients pénètrent dans le magasin phare Aeschbach 1904 aux fenêtres cintrées situé rue du Marché, à Genève, ils découvrent un univers flamboyant – des produits de maroquinerie et des chaussures de haute qualité. Ils s’immergent dans une atmosphère détendue alliant harmonieusement aménagement intérieur, architecture et produits, sous une lumière confortable. Ansorg a veillé à ce que l’éclairage réponde avec justesse aux différentes attentes et exigences de la clientèle variée du magasin. En jouant sur la couleur de la lumière, Ansorg est parvenu à créer une atmosphère de bien-être, en accord avec la configuration et la disposition des différents espaces, mais aussi avec le design haut de gamme du point de vente. Grâce à la concertation étroite avec le bureau d’architecture intérieure Magma vision d’espace & Design, Ansorg est intervenu sur le projet, de la conception globale de l’éclairage à l’orientation finale de chaque luminaire, en passant par l’intégration des unités d’éclairage dans les différents styles de design du magasin. Les particularités architecturales d’un bâtiment classé monument historique ainsi que la norme Minergie – en vigueur en Suisse – concernant le confort et l’efficience, ont été intégrées au concept et validées notamment par la faible consommation énergétique de 14 W/m², avec un éclairage permanent faisant appel à la couleur lumineuse « brillant ». Les réflecteurs utilisés garantissent un éclairage efficient et parfaitement ciblé des produits.
L’aménagement de l’espace et du plafond, combiné avec une conception de l’éclairage pensée dans son intégralité, contribue à démarquer clairement les catégories de produits, à établir un sens de circulation et à créer une agréable atmosphère pour les différents groupes cibles. Pour ce faire, Ansorg a assorti les luminaires selon leur couleur et les a intégrés dans leur environnement sous formes encastrée et en saillie. L’ajustement final et l’orientation précise des luminaires, ainsi que l’utilisation de l’éclairage dans un spectre de rendu de couleurs défini selon le groupe de produits et la section du magasin, apportent la touche finale au concept global.

Architecte : Magma vision d’espace & Design, Genève – Ruth Falise-Grauer
© Boris Golz
© Boris Golz
© Boris Golz

Isabelle ARNAUD: Rédactrice en chef de la revue Lumières
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