Entretien avec Philippe Almon : La lumière dématérialisée

Philippe ALMON, concepteur lumière Ph. A. Concepteurs Lumière & Design

Au cours de ses premières années professionnelles, Philippe Almon s’initie à la mise en lumière et en ondes, notamment au sein de théâtres parisiens et du théâtre équestre Zingaro et en tant que réalisateur attaché aux émissions de Claude Villers, sur France Inter. Après avoir rejoint l’univers du design aux côtés de Jacques Bobroff, il s’essaie un temps aux techniques de vente d’appareils d’éclairage chez les fabricants Erco et Eclatec pour se lancer très rapidement dans le métier de concepteur lumière, avant que celui-ci n’en porte encore le nom.
En 1993, sa première agence de consultants éclairagistes (en association) voit le jour mais Philippe Almon choisit finalement de poursuivre son activité en solo. En 2000, il crée l’agence Ph. A. Concepteurs Lumière & Design à laquelle collaborent aujourd’hui Florent Perret, ingénieur optique, Vincent Chaigne, ingénieur éclairagiste, Kevin Garnier, éclairagiste et infographiste, et Nicolas Beaupin, ingénieur éclairagiste. Philippe Almon intervient en tant que professeur en éclairage aux Arts Décoratifs de Paris et est plus spécifiquement attaché à l’École d’architecture intérieure Camondo.

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Issu du monde du spectacle – théâtre et cirque –, Philippe Almon passe brièvement par la phase commercialisation de produits auprès de fabricants de matériel d’éclairage urbain et architectural, avant de se lancer dans la conception lumière, ou plutôt l’éclairagisme, comme il aime à le préciser. Fort de son expérience aux multiples facettes, il crée sa propre agence et entraîne dans son sillage quatre collaborateurs à travers des projets lumière aussi bien en intérieur qu’en extérieur, avec pour fil rouge la création de bien-être.

 Quel a été votre premier « jeu de lumière » ?
Philippe Almon – Cela remonte à très loin… J’étais au lycée en Normandie et je participais à un club théâtre en tant qu’acteur mais, lors du spectacle de fin d’année, je me suis vu attribuer les fonctions de régisseur ! Je ne connaissais pas grand-chose à la technique, qu’il s’agisse du son ou de la lumière. J’étais tout seul, novice, et devais inventer un langage lumière pour accompagner les acteurs ; j’ai appris à fondre l’écriture lumière dans l’interprétation et le jeu des acteurs, tout en me servant des bases techniques dont je disposais. Fort de cette première expérience, j’ai participé à plusieurs spectacles en dehors du lycée, puis je me suis installé à Paris. Pendant quelques années, j’ai travaillé avec plusieurs théâtres et au sein de radios où j’ai développé des « mises en ondes ». J’ai ensuite rejoint le Théâtre de Zingaro ; mettre en lumière le vivant est toujours difficile, et encore davantage lorsqu’il s’agit de chevaux : la réaction est immédiate. La lumière est un élément essentiel pour apporter du rêve aux spectateurs : elle doit être esthétique, accompagner le propos tout en garantissant la sécurité des animaux et des artistes. Pour des raisons personnelles, je quitte la troupe pour me sédentariser mais continue mon activité en éclairage.

© Photographie Luc Boegly – 2014, EmQuartier, Bangkok (Thaïlande) – Architecte : JH Boiffils Architecture – Conception lumière : Ph. A. Concepteurs Lumière & Design

C’est à ce moment-là que vous abordez l’éclairage architectural ?
Philippe Almon – Oui, je rejoins Jacques Bobroff, qui fait partie des gens qui m’ont coopté, si j’ose dire. Il m’a énormément appris sur le design mais aussi fait découvrir l’aspect commercial du métier d’éclairagiste. De là, j’ai appris, auprès de deux fabricants, à vendre un produit, à comprendre sa conception, son fonctionnement, sa destination. C’est ainsi que s’est faite la transition du monde du théâtre à celui de l’architecture, deux univers qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, des produits et des problématiques très différents, en matière de durée de vie, de maintenance, d’installation. Ensuite j’ai croisé la route de Claude Engle à travers sa mise en lumière de la Pyramide du Louvre qui donnait l’impression que l’espace souterrain baignait dans la lumière du jour, alors que cette dernière ne produisait que 10 % de l’intensité lumineuse. J’ai découvert ainsi un autre métier, des outils différents qui permettent de transformer des sentiments, des sensations et des comportements, et je m’installai alors avec passion comme concepteur lumière, avec toujours à l’esprit que la source doit s’effacer au profit de l’effet lumineux.

“La conception lumière
agit en complicité
avec l’architecture”

Comment s’est effectuée la transition
de l’univers du spectacle au monde de l’architecture ?

Philippe Almon – Ma démarche était la même : dans tous les cas, le spectateur ou l’observateur ne doit pas voir la technique, son immersion doit être totale, et ce, qu’il s’agisse de mise en lumière intérieure ou extérieure ; le sujet, le propos diffère, mais le matériau utilisé est le même. Nous allons sculpter ce matériau pour l’amener à exprimer ce que l’on souhaite. Prenons l’exemple du stade du Havre, inauguré en 2012, sur lequel nous avons travaillé avec l’agence SCAU pour ce qui concerne l’enveloppe du bâtiment, et avec Richez & Associés pour les abords. Le stade est enveloppé d’une simple peau de 34 000 m² d’ETFE, une membrane polymère transparente, étanche, légère et résistante, teintée de bleu, couleur du club, mais aussi un rappel de la vocation maritime de l’agglomération. Nous avons opté pour une couleur ton sur ton, une lumière bleue pour le bâtiment et des appareils disposés en quinconce qui permettent de créer un graphisme ludique et original tout en offrant une bonne répartition des éclairements dans les loges et les vestiaires. Richez & Associés a traité les espaces extérieurs en jardins-parkings, scandés par d’amples noues plantées de saules et graminées et des haies bocagères ; le sol est parfois un simple gazon de terre-pierre, tandis que des gabions gèrent le nivellement. Le stade peut accueillir 35 000 personnes qui entrent et sortent quasiment en même temps, aussi la notion de sécurité était-elle primordiale ; nous devions donc proposer des conditions de bien-être optimales et permettre aux piétons de reconnaître les obstacles facilement. Autrement dit, nous devions réduire le nombre de mâts afin de garantir un espace libre pour une déambulation aisée.

Stade Océane Le Havre – Architecte : SCAU architectes – Photographe : Luc Boegly.

En résumé, l’éclairage reposait sur une sensation de bien-être et de sécurité baignant dans un univers festif, avec des techniques peu utilisées à l’époque, notamment les câbles tendus.

C’est cette recherche de bien-être de l’utilisateur
qui se trouve au cœur de vos projets intérieurs ?

EmQuartier, Bangkok (Thaïlande) – Architecte : JH Boiffils Architecture – Photographe : Luc Boegly – Prix Versailles 2018 Asie du Sud et Pacifique, catégorie Galerie marchande.

© Photographie Luc Boegly, EmQuartier, Bangkok (Thaïlande) – Architecte : JH Boiffils Architecture – Photographe : Luc Boegly – Prix Versailles 2018 Asie du Sud et Pacifique, catégorie Galerie marchande.

Philippe Almon – Oui, nos projets partent des mêmes hypothèses, avec toujours la disparition des appareils eux-mêmes dans l’architecture des lieux. C’est l’esthétique du projet et non celle du produit qui se trouve à l’origine de nos conceptions lumière. L’objectif est de donner une identité nocturne au bâtiment, d’adapter la mise en lumière à l’ambiance du lieu, à l’enseigne ou à la marque et en fonction de l’espace, de la culture du pays, comme nous le faisons notamment avec Hermès avec qui nous travaillons depuis dix-sept ans. Dans nos projets intérieurs comme extérieurs, toute agressivité est gommée et nous faisons en sorte que nos concepts d’éclairage accompagnent les matériaux, le mobilier, les couleurs et la façon dont les matières vont recevoir la lumière. Nous appliquons cette réflexion à l’ensemble de nos projets qui procèdent de la même réflexion et du même désir de créer une lumière centrée sur la discrétion des luminaires et le bien-être des utilisateurs.

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