Mathieu Rochard, Symphonics : « Une production intermittente et une demande plus volatile rendent donc la flexibilité critique. C’est la clé d’équilibrage du système. »

Portée par l’essor massif des énergies renouvelables non pilotables, la flexibilité s’impose comme un maillon stratégique du système électrique, pour équilibrer le réseau en temps réel. Fondée par Mathieu Rochard et son associé Xavier Clabaut, tous deux issus de l’agrégation et de la fourniture d’énergie chez EDF, Direct Énergie et Total, Symphonics développe une plateforme de trading et de pilotage en temps réel, pour optimiser et valoriser les profils de production, consommation et stockage de ses clients. Mathieu Rochard revient sur l’importance de la flexibilité, les leviers pour la mettre en œuvre et aborde le sujet des GTB, présentées comme un accélérateur de flexibilité à grande échelle.

Pourquoi la flexibilité énergétique est-elle en train de devenir un pilier structurant du système électrique européen, au même titre que la production ou le stockage ?
Mathieu Rochard –
Le moteur, c’est l’intégration massive des renouvelables. En France, près de 30 % de la puissance installée provient de l’éolien et du solaire, contre environ 10 % il y a quelques années. C’est une trajectoire vertueuse, mais ces vecteurs énergétiques sont par nature intermittents. On ne peut pas développer le renouvelable sans prévoir des capacités de modulation rapides pour en compenser les variations. Le second facteur est lié à l’incertitude sur les usages. Mobilité électrique, électrification de l’industrie, hydrogène, effets post-Covid… les profils de consommation évoluent plus lentement que prévu. Or l’électricité se stocke mal à grande échelle et l’équilibre offre-demande doit être permanent. Une production intermittente et une demande plus volatile rendent donc la flexibilité structurante et critique pour sécuriser l’approvisionnement électrique. .

Quels sont les principaux leviers de flexibilité électrique dans les bâtiments industriels et tertiaires ?
M. R. –
Nous intervenons sur trois briques : production, stockage et consommation. Côté production, lorsqu’il y a trop d’électricité sur le réseau, nous pouvons arrêter à distance certains moyens pour soulager le système. Sur le stockage, nous programmons les batteries selon les signaux réseau et les prix : charge en milieu de journée quand le solaire est abondant, décharge en soirée lors des pics. Côté consommation, la logique est identique : décaler la production d’eau chaude, la charge d’une batterie ou la recharge de bus électriques. Le bénéfice est double, avec d’une part la facture réduite pour les clients et d’autre part la contribution à l’équilibrage du réseau.

Concrètement, comment les industriels et acteurs du tertiaire peuvent-ils transformer leurs capacités de flexibilité en levier de réduction de coûts et de création de valeur ?
M. R. –
Le premier levier est l’optimisation tarifaire. Sur des groupes froids de supermarchés, nous exploitons l’inertie thermique pour décaler la consommation vers les heures les moins chères, via un pilotage direct des équipements. Le deuxième levier est l’offre d’énergie adaptée. En tant que fournisseur, nous construisons un contrat fondé sur la courbe de charge pilotée, et non sur un profil moyen, afin d’aligner fourniture et consommation optimisée. Le troisième levier est l’effacement. Un site capable de réduire sa consommation une trentaine d’heures en hiver peut être rémunéré sur le marché de capacité, jusqu’à 40 000 € par mégawatt engagé, hors frais d’agrégation. C’est une assurance pour le réseau. L’activation reste maîtrisée et respecte strictement les contraintes opérationnelles.

Les GTB sont-elles une condition pour déployer la flexibilité à grande échelle ?
M. R. –
Pas une condition, mais un moyen. On peut piloter directement des équipements sans GTB. Théoriquement, elle permet d’agréger des puissances significatives. En pratique, le report du décret BACS à 2030 et l’arrêt des primes ont freiné le marché. Les investissements sont lourds, le retour parfois long et la maintenance sensible. Aujourd’hui, la flexibilité progresse davantage via la mobilité électrique ou les groupes froids que par la GTB, qui reste pertinente mais plus complexe à activer.

Propos recueillis par Alexandre Arène