Marseille : quatre expertises, une « narration » lumière (Interview croisée)

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Sur la commune de Marseille à l’interface de l’échangeur des Faïenciers de la L2 avec la ligne 1 du tramway, le parking relais a la particularité d’être implanté dans l’emprise d’un bassin pluvial. La mise en lumière du parking relais a réuni quatre experts : Bruno Djiane, concepteur lumière (agence Bee Lux), Vincent Lannier, architecte (FABRIQUE HetR), Frédéric Gervais, designer, fondateur et directeur de French Light, et Sylvain Bresson, chef de projet, prescription architecturale Anolis Lighting.

BEE LUX est une agence de conception lumière fondée par Bruno Djiane. Ce dernier passe un BTS en conception industrielle et devient dessinateur projeteur, puis ingénieur chargé d’affaires en électricité. Au fil des années, Bruno Djiane se spécialise en éclairage. En 2020, il démissionne, quelques semaines plus tard, la France est confinée. En septembre 2021, il fonde son agence de conception lumière BEE LUX. BEE pour « Bien Éclairer l’Espace ». En 2022, Bruno Djiane reçoit le prix du jeune concepteur lumière du concours de l’ACEtylène de l’ACE, pour la mise en lumière paysagère d’un hôtel 5 étoiles.

La FABRIQUE HetR s’attache à comprendre l’existant pour projeter et concevoir les formes et les espaces de la mobilité et de la densification dans les domaines de l’architecture, du paysage et du projet urbain. La Fabrique HetR est la transformation de la sarl HetR créée en 1997 par Stéphane Hanrot (architecte urbaniste) et Isabelle Rault (paysagiste conceptrice), et récemment amendée par Vincent Lannier, puis Renaud Baldy (architecte paysagiste DPLG). Elle apporte une gouvernance horizontale et une flexibilité propice à la création d’une équipe pluridisciplinaire qui fertilise tous ses projets.

FRENCH LIGHT a été créée par Frédéric Gervais. Designer issu des arts appliqués, formé à l’École Estienne puis aux Beaux-Arts de Paris, Frédéric Gervais explore la relation entre image, optique et lumière. Il cofonde Fred&Fred qui développe une brique de verre optique, puis crée French Light en 2017. Spécialisée dans les effets de lumière texturée, l’entreprise développe des optiques Fractal, Arc et Line qui transforment les espaces. French Light propose également l’installation et la programmation DMX ou SPI et collabore avec des industriels de l’éclairage afin de proposer des solutions lumineuses uniques.

ANOLIS LIGHTING, marque du groupe Robe Lighting, conçoit des solutions d’éclairage architectural alliant performance, fiabilité et élégance. Spécialisée dans la mise en valeur de bâtiments et espaces publics, elle propose des luminaires led, fabriqués en Europe, qui offrent design discret, robustesse et compatibilité DMX/DALI, pour répondre aux projets les plus exigeants. À partir de 1996, Sylvain Bresson développe sa pratique de la lumière pour le spectacle vivant. Il collabore avec Philippe Hutinet puis avec Régis Clouzet en tant que concepteur lumière sur les projets d’éclairage architectural. En 2016, il rejoint le fabricant lyonnais LEC et en 2025, il intègre l’équipe d’Anolis Lighting France.

Lumières  – Ce projet, à la croisée de l’urbanisme, de l’architecture et de l’innovation technologique, semble avoir marqué vos pratiques respectives. Comment cette collaboration s’est-elle enclenchée, et qu’est-ce qui a rendu ce projet si particulier pour chacun d’entre vous ?

Vincent Lannier – Tout a commencé par un constat : le site de la Boiseraie, à Marseille, était un espace désorganisé, peu accueillant, marqué par une image de déshérence. Pourtant, sa position stratégique – à l’interface de l’échangeur des Faïenciers de la L2 et de la ligne 1 du tramway – en faisait un lieu clé pour la mobilité durable de la métropole. La Régie des transports métropolitains (RTM) cherchait à y implanter un parking relais capable de fluidifier les déplacements en incitant les automobilistes à laisser leur véhicule pour emprunter les transports en commun. Le bâtiment que nous avons conçu s’inscrit dans l’emprise d’un bassin de rétention de 25 000 m³, une contrainte qui a inspiré sa forme : un navire échoué, long de 200 m et large de 20 m, comme si un paquebot avait accosté là pour l’éternité. Porté par des pilotis (pour faciliter l’entretien du bassin), il abrite 336 places de stationnement, deux cylindres aux extrémités pour la circulation verticale des véhicules, et un parking vélo intégré dans l’un des silos. L’enjeu était double : réorganiser l’espace urbain et transformer l’image du quartier. Dès les premières esquisses, nous avons pensé à la dimension nocturne du projet. Un bâtiment de cette taille, aussi discret soit-il en journée, devait s’affirmer la nuit pour guider les usagers et marquer l’identité du pôle d’échange. Mais l’éclairage n’étant pas notre coeur de métier, nous avons cherché des experts capables de traduire notre vision architecturale en émotion lumineuse. C’est là que Bruno Djiane est entré en jeu.
Bruno Djiane – Quand Vincent m’a contacté, j’ai tout de suite été séduit par la métaphore du bateau. Marseille, la mer, l’eau… tout concourait à cette idée. Les deux silos, qui abritent les rampes d’accès pour les véhicules, m’ont immédiatement évoqué les cheminées d’un paquebot. Et le silo avant, visible depuis le tram ou la route, avec ses 15 m de hauteur et son parking vélo intégré, m’a fait penser à une cathédrale moderne : un volume imposant, résonant. L’idée était de créer une lumière qui raconte une histoire, qui transforme l’expérience utilisateur en quelque chose de mémorable. Pour moi, ce parking n’était pas qu’un simple lieu de stationnement : c’était un pôle d’échange, un point de transition entre la ville et les transports, et la lumière devait refléter cette double fonction. J’ai tout de suite pensé à French Light, car je savais que Frédéric Gervais avait déjà collaboré avec Anolis Lighting sur des projets exigeants en termes de textures lumineuses.
Frédéric Gervais – Mon rôle a été de faire le lien entre le concept créatif de Bruno et les solutions techniques d’Anolis Lighting. J’ai agi comme un pivot, une interface entre l’idée d’un effet aquatique pour évoquer l’eau du bassin et des projecteurs aux caractéristiques très spécifiques : puissance, rendu des couleurs, modularité. Avec Bruno et Sylvain, nous avons formé une équipe dynamique, testant in situ différentes textures lumineuses pour affiner le rendu final. Ce qui a rendu ce projet unique, c’est la liberté créative que Vincent Lannier nous a accordée. Souvent, les architectes ont une vision très précise de ce qu’ils veulent, mais ici, ils nous ont fait confiance pour interpréter le bâtiment à travers la lumière. Cela a conduit à une collaboration fluide et itérative, où chaque essai sur site nous rapprochait un peu plus de la solution idéale.
Sylvain Bresson – Pour Anolis, ce projet représentait un défi technique et industriel. French Light nous a approchés avec des idées très innovantes sur les verres texturés et les effets optiques. Nous avons travaillé pendant près de deux ans pour industrialiser ces solutions, en testant différentes combinaisons de verres, de sources lumineuses et d’optique. Le parking de la Boiseraie de Marseille est devenu notre premier projet phare issu de cette collaboration. Les essais sur site ont été déterminants. C’est là que la théorie rencontre la réalité. Même si notre projecteur était disponible depuis mars, nous avons dû l’adapter, notamment en ajustant les puissances pour répondre aux distances de projection exceptionnelles (jusqu’à 100 m). Cette flexibilité est au cœur de notre approche : nous ne vendons pas seulement des luminaires, nous accompagnons les concepteurs dans la réalisation de leur vision.

Dès les premières esquisses, nous avons pensé
à la dimension nocturne du projet. Vincent Lannier

 Comment avez-vous défini la lumière de ce lieu ? Quelles ont été vos inspirations et vos contraintes ?

Vincent Lannier – Dès le départ, j’ai distingué deux fonctions pour la lumière : l’éclairage utilitaire (sécurité, visibilité pour les usagers) et la mise en valeur architecturale. Ce bâtiment n’est pas un monument à admirer pour lui-même, mais un outil au service de la mobilité. Il devait donc être fonctionnel, mais aussi identifiable la nuit, pour guider les usagers et marquer l’entrée de Marseille. Sa taille imposante (200 m de long) et son accroche urbaine discrète nécessitaient une visibilité nocturne forte, sans pour autant tomber dans le spectaculaire gratuit. Comme l’éclairage n’est pas mon domaine, j’ai fait confiance à Bruno Djiane et à son équipe pour proposer une lecture sensible du projet. C’est rare de travailler avec des partenaires qui comprennent aussi bien l’architecture et son récit. Souvent, les bureaux d’études se concentrent sur la technique, laissant aux architectes la charge de l’approche poétique. Ici, c’était l’inverse : Bruno a apporté une dimension narrative à la lumière, ce qui a enrichi le projet de manière inattendue.
Bruno Djiane – L’inspiration du bateau a été centrale. J’ai imaginé une lumière texturée pour l’intérieur, offrant aux usagers une expérience immersive : le matin, ils découvrent un habillage lumineux unique ; le soir, l’effet a changé grâce aux variations de couleurs (RGBW) et aux lentilles de French Light. Pour l’extérieur, j’ai voulu mettre en valeur le soubassement du bâtiment, souvent plongé dans l’ombre la nuit. L’idée était de créer un effet aquatique, en harmonie avec le bassin de rétention, et de détacher visuellement le bâtiment de son environnement. La texture lumineuse suit le mouvement de l’habillage bois des silos, qui semble se tordre en montant. Ainsi, la lumière prolonge cette ascension, comme une vague qui enveloppe la structure. J’ai aussi travaillé sur la charte graphique demandée par la métropole, en associant à chaque couleur une thématique différente. Par exemple, le bleu évoquait l’eau, le vert la nature, etc. Cela a permis de créer une cohérence visuelle entre les différents niveaux du parking.
Frédéric Gervais – Ce projet illustre une tendance forte dans le domaine de l’éclairage : la lumière ne se limite pas à éclairer, elle crée des expériences. Les attentes des usagers et des collectivités vont bien au-delà de la simple fonctionnalité. La lumière devient un outil de communication, un moyen de marquer l’identité d’un lieu ou d’une communauté. Techniquement, la mise en oeuvre repose sur une combinaison complexe : une source lumineuse (avec des caractéristiques précises en termes de saturation et d’intensité), un filtre (souvent en verre), une lentille et, enfin, le support architectural qui sert d’écran. Avec des projecteurs XXL et des distances de projection allant jusqu’à 100 m, les motifs projetés sont impressionnants par leur taille et leur enveloppe. Malgré les simulations 3D et les tests en atelier, rien ne vaut les essais sur site pour valider le rendu final. C’est là que l’on se rend compte si une texture fonctionne ou non, si une couleur est trop agressive ou trop discrète. Ces essais sont aussi l’occasion pour chacun de donner son avis et d’ajuster le projet en temps réel.
Sylvain Bresson – En tant qu’industriel, je suis au service des créatifs. C’est la rencontre des visions qui rend ce projet passionnant. Chacun apporte son expertise, et les choix sont testés, discutés, ajustés. Passer du logiciel Dialux au terrain, c’est toujours un moment de vérité : il faut maîtriser à la fois les outils techniques et la culture de la lumière. Mon expérience de 30 ans dans le domaine m’a appris à anticiper les défis, mais aussi à rester ouvert aux surprises. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le commerce, mais l’innovation et la qualité du résultat. Sur ce projet, nous avons dû changer de source lumineuse à un moment donné pour obtenir un rendu plus satisfaisant. Cette capacité à s’adapter est essentielle dans notre métier.

L’idée était de créer une lumière
qui raconte une histoire. Bruno Djiane

Quels défis techniques avez-vous rencontrés, et comment les avez-vous surmontés ?

Sylvain Bresson – Le défi principal pour Anolis était d’adapter nos projecteurs standards à des distances de projection de 100 m. Nous avons utilisé des projecteurs puissants, mais ce qui rend ce projet unique, c’est la taille des verres texturés développés avec French Light. Chaque combinaison de verres (associant texture, couleur et optique) produit un effet différent. L’enjeu était de rendre ces solutions reproductibles à grande échelle, tout en gardant une palette d’effets variés. Sur le terrain, nous avons testé différentes combinaisons : telle source avec tel verre, en nacelle pour les soubassements, ou directement dans le silo. Nos outils nous permettent de réaliser des démonstrations en temps réel, ce qui est crucial pour affiner les choix. Cette flexibilité est au cœur de notre accompagnement des concepteurs lumière : nous collaborons avec eux pour trouver la meilleure solution ; nous ne nous contentons pas de vendre des produits.
Bruno Djiane – Après les essais sur site, à Marseille, j’ai rejoint Frédéric dans son atelier parisien. Anolis nous a prêté deux types de led et deux projecteurs différents. Nous avons testé de nombreuses combinaisons, retenant finalement quelques textures, que nous avons présentées à Vincent sous forme de vidéos. Ces essais en atelier ont permis d’affiner des effets différents de ceux obtenus sur site, prouvant l’importance d’une collaboration étroite. Un autre défi a été de coordonner les contraintes diverses : réglementaires (éclairements), budgétaires, et techniques (compatibilité des matériaux, résistance aux intempéries, etc.). Mais c’est aussi ce qui rend ce métier passionnant : chaque projet est un cas d’école, où il faut trouver des solutions sur mesure.
Frédéric Gervais – Techniquement, nous avons dû jouer sur plusieurs variables : la source lumineuse, le filtre, l’optique, et le support architectural. Pour le silo, nous avons utilisé des lentilles spécifiques afin de créer un effet de mouvement ascendant, comme si la lumière montait le long des parois. Pour le soubassement, nous avons opté pour des textures aquatiques, projetées sur l’habillage bois, pour évoquer le bassin de rétention. Il fallait aussi garantir la durabilité des installations : les projecteurs sont exposés aux intempéries, aux variations de température, et doivent résister dans le temps. Avec Anolis, nous avons donc recherché des matériaux robustes et des systèmes de fixation adaptés.

La richesse de cette collaboration réside dans
la diversité des expertises. Frédéric Gervais

Ce projet semble avoir marqué vos pratiques respectives. Qu’est-ce que vous en retiendrez ?

Frédéric Gervais – Ce projet prouve qu’on ne crée rien seul. La richesse de cette collaboration réside dans la diversité des expertises. Ensemble, nous avons cherché à concrétiser un concept créatif de la manière la plus aboutie possible. C’est un travail commun où chacun apporte sa pierre à l’édifice. Ce qui m’a aussi marqué, c’est la dimension humaine de ce projet. Nous avons passé des heures à discuter, à tester, à ajuster, et cela a créé une dynamique de groupe très forte. C’est ce qui fait que, aujourd’hui, nous sommes fiers du résultat.
Bruno Djiane – Travailler avec un architecte, un créateur d’optique et un fabricant de luminaires, c’est un peu comme faire de la magie : la technique est la face cachée, tandis que l’effet final est la promesse que l’on offre au public. Quand je présente un concept de lumière à un maître d’ouvrage, c’est comme un tour de magie : il voit le résultat, mais pas tout le travail en amont. C’est ça, la beauté de notre métier. Et nous avons poussé cette logique encore plus loin, en intégrant la lumière dans la narration architecturale.
Vincent Lannier – Pour nous, architectes, c’est un vrai plaisir de travailler avec des équipes aussi investies dans la narration du projet. La lumière diurne, c’est le soleil qui sculpte le bâtiment ; la nuit, c’est à vous, experts de la lumière, de prendre le relais. Votre technicité et votre savoir-faire permettent de prolonger l’histoire du bâtiment après le coucher du soleil. Ce projet ouvre des perspectives excitantes pour l’architecture et l’espace public. À l’avenir, j’aimerais que la lumière soit intégrée dès la conception des projets, et pas seulement comme une après-pensée.
Sylvain Bresson – Ce partenariat fonctionne parce que nous sommes les maillons d’une même chaîne. Pour nous, industriels, des projets comme celui-ci constituent des moteurs d’innovation. Ils nous poussent à repenser nos produits, à les adapter à des enjeux toujours plus ambitieux. J’ai hâte de voir le résultat final : après les tests, les ajustements, il ne reste plus qu’à appuyer sur le bouton et admirer la concrétisation de ce travail collectif. Et surtout, j’espère que ce projet inspirera d’autres réalisations similaires, à Marseille et ailleurs. La lumière a un rôle clé à jouer dans la transformation des villes, et ce projet en est la preuve.

C’est la rencontre des visions qui rend ce projet
passionnant. Chacun apporte son expertise, et les choix
sont testés, discutés, ajustés. Sylvain Bresson