Longtemps restée un sujet technique, l’électrification occupe désormais une place de premier plan dans les débats sur l’avenir de l’industrie française. Entre ambitions de réindustrialisation, besoins croissants en compétitivité et évolutions du contexte géopolitique, les entreprises françaises sont confrontées à de nouveaux défis. Virginie Charles, déléguée industrie du Gimelec, et Joël Vormus, délégué datacenter et directeur des affaires publiques du Gimelec, livrent leur analyse des transformations en cours, des conditions nécessaires pour accompagner durablement l’évolution du tissu industriel français, et replacent le débat dans une perspective plus large : celle de la compétitivité des PMI et ETI.
L’électrification est aujourd’hui largement mise en avant par les pouvoirs publics. Comment accueillez-vous cette dynamique ?
Virginie Charles – La médiatisation du sujet est une bonne chose. L’électrification est désormais identifiée comme un enjeu stratégique et c’est positif pour notre filière. Mais il faut être clair : l’électrification ne peut pas être abordée seule. Derrière les annonces, il y a des prérequis très concrets : des capacités de raccordement adaptées, un coût de l’électricité maîtrisé, un cadre réglementaire stable et des stratégies industrielles capables d’accompagner la transformation des entreprises. Un industriel va engager une démarche d’investissement pour être plus compétitif, l’électrification sera un outil supplémentaire à intégrer dans la stratégie globale de modernisation de son site de production. Au comité Industrie du Gimelec, nous travaillons avant tout pour le tissu industriel composé de PMI et d’ETI. C’est là que se situe l’enjeu principal. Nous avons un parc industriel souvent ancien, qui doit être modernisé. Cela implique des changements de process, d’organisation et parfois même de culture d’entreprise. L’électrification doit être associée à la digitalisation des process.
Joël Vormus – Il faut aussi voir cette séquence comme un changement culturel. Les opérations de communication ont leur utilité : elles permettent d’ouvrir un sujet qui, jusqu’à récemment, était peu visible. Mais une fois le sujet ouvert, il faut l’opérationnaliser. Le risque serait de considérer l’électrification comme une fin en soi. Pour le monde de l’énergie, électrifier est un objectif. Pour l’industrie, ce n’est qu’un moyen parmi d’autres. Si l’on ne relie pas l’électrification à la modernisation et à la compétitivité, on passera à côté du sujet.
Pourquoi insistez-vous autant sur la compétitivité ?
Virginie Charles – Parce que c’est la véritable finalité. Un industriel n’investit pas pour électrifier ses procédés. Il investit pour être plus compétitif, plus performant et plus résilient. L’électrification doit s’inscrire dans une stratégie plus globale qui comprend également l’efficacité énergétique, l’économie circulaire, l’automatisation ou encore la digitalisation. Ce sont des leviers complémentaires qui participent tous à la compétitivité de l’entreprise. Nous observons parfois une approche qui consiste à présenter l’électrification comme l’objectif principal. Pour nous, c’est un outil. Un outil important, mais un outil tout de même.
Joël Vormus – Nous insistons également sur un point : l’essentiel du tissu industriel français n’est ni constitué de grands électro-intensifs ni de très petites entreprises de l’artisanat. L’essentiel du tissu productif est constitué par des milliers de PMI et d’ETI. Or ce sont précisément ces entreprises qui sont souvent absentes des débats publics. Les grandes industries disposent de directions dédiées et dialoguent régulièrement avec les pouvoirs publics. Les petites structures, l’artisanat, le BtoC, bénéficient parfois d’une forte visibilité médiatique. Entre les deux, il existe un monde industriel considérable qui reste insuffisamment pris en compte.
Le plan d’électrification peut-il malgré tout accélérer la transformation industrielle ? Virginie Charles – Oui, mais à condition de ne pas le regarder de manière isolée. Nous ne pensons pas que l’électrification seule déclenchera un mouvement massif de transformation. En revanche, elle peut accompagner un mouvement plus large de modernisation. Lorsqu’une entreprise renouvelle ses équipements, automatise ses lignes ou digitalise ses processus, elle est naturellement amenée à électrifier davantage ses installations. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous accordons une importance particulière à la digitalisation des procédés industriels. C’est souvent ce facteur qui déclenche les investissements structurants.
Joël Vormus – L’exemple de l’efficacité énergétique est révélateur. Le remplacement de moteurs ou de variateurs offre souvent des retours sur investissement très rapides. Pourtant, ces projets restent parfois secondaires dans les discussions, parce qu’ils ne relèvent pas directement de l’électrification. Nous défendons au contraire une approche transversale. Si un projet améliore simultanément la performance énergétique, la compétitivité et la modernisation d’un site, il doit être encouragé.
Justement, quel rôle joue aujourd’hui la digitalisation dans cette transformation ?
Virginie Charles – Elle joue un rôle central. Le Gimelec pilote notamment un axe du contrat stratégique de filière « Biens d’équipement » autour d’un standard baptisé « Digital Ready ». L’objectif est d’accompagner les industriels dans leur transformation numérique. Quand une entreprise commence à digitaliser ses outils de production, elle se heurte rapidement à la réalité de son parc installé. Beaucoup de machines anciennes ne sont pas connectables. La digitalisation devient alors un moteur de modernisation. Par conséquent, elle entraîne également des investissements dans les équipements et favorise indirectement l’électrification.
Joël Vormus – La difficulté réside dans l’accompagnement. Une transformation numérique ne consiste pas simplement à installer quelques logiciels. Elle implique souvent des évolutions organisationnelles profondes. Si on regarde chez nos voisins, les entreprises allemandes disposent généralement d’une taille critique qui leur permet d’intégrer davantage de compétences en interne. En France, de nombreuses PMI et ETI ont besoin d’un accompagnement spécifique pour franchir ces étapes, car elles n’ont pas la capacité d’intégrer en interne les compétences liées à la digitalisation.
L’intelligence artificielle peut-elle accélérer cette dynamique ?
Virginie Charles – Nous observons un intérêt croissant pour des applications industrielles concrètes. L’un des exemples les plus pertinents concerne l’identification précoce des pièces défectueuses dans les chaînes de production. Grâce à l’IA, il devient possible de détecter plus rapidement les défauts, de limiter les rebuts, de réduire les pertes de matières premières et d’améliorer la qualité globale de la production. Ces bénéfices sont bien compris par les industriels. En revanche, leur mise en œuvre suppose souvent de revoir les équipements, les compétences et l’organisation. La marche reste très élevée, d’autant que beaucoup des entreprises qui composent le cœur du tissu industriel français ont pris du retard sur la modernisation de leurs outils de production ces dernières années.
Joël Vormus – L’IA agit également comme un révélateur. Beaucoup d’entreprises prennent conscience du retard accumulé au fil des différentes vagues technologiques. Après l’automatisation puis l’informatisation, l’IA représente une nouvelle étape. Cette fois, les enjeux sont tels que les entreprises comprennent qu’elles ne peuvent plus rester immobiles sans risquer de perdre durablement en compétitivité.
Le contexte géopolitique joue-t-il aussi un rôle dans cette prise de conscience ?
Virginie Charles – Les tensions internationales, les fragilités des chaînes d’approvisionnement, les questions de souveraineté industrielle, les enjeux liés aux matières premières critiques ou encore la hausse des coûts énergétiques ont profondément modifié les réflexions des industriels. Tout cela pousse les entreprises à réévaluer leurs stratégies et à investir davantage dans leur résilience. Nous constatons aujourd’hui un véritable réveil. Toutes les entreprises ne réagiront pas de la même manière, mais les signaux sont beaucoup plus forts aujourd’hui qu’il y a quelques années.
Joël Vormus – Les sujets de cybersécurité, de dépendance technologique ou de concurrence internationale prennent également une importance considérable. En Europe, ces questions progressent désormais dans le débat public. Elles contribuent à faire évoluer les mentalités et à replacer l’industrie au centre des préoccupations stratégiques.
Quels secteurs apparaissent aujourd’hui comme prioritaires ?
Virginie Charles – Nous sommes en train d’identifier les filières sur lesquelles nos actions auront le plus d’impact. La défense, le nucléaire, la pharmacie ou encore l’agroalimentaire figurent parmi les secteurs les plus dynamiques. L’enjeu consiste à accompagner ces filières dans leur modernisation et à créer des effets d’entraînement sur l’ensemble de leurs écosystèmes. Les grandes entreprises embarquent derrière elles un réseau important de sous-traitants. Lorsqu’elles évoluent, elles entraînent souvent toute une chaîne de valeur.
Quels indicateurs permettent de suivre l’avancée de l’électrification dans l’industrie ?
Joël Vormus – Tout dépend de ce que l’on cherche à mesurer. Si l’on adopte uniquement une vision énergétique, on peut suivre l’évolution de la consommation électrique de l’industrie ou la part respective de l’électricité et des énergies fossiles. Mais ce n’est pas suffisant.
Virginie Charles – Pour nous, le véritable indicateur reste la compétitivité industrielle. La question est de savoir si nous parvenons à renforcer notre tissu productif, à développer l’investissement, l’emploi, la valeur ajoutée et le poids de l’industrie dans l’économie française. L’électrification n’a de sens que si elle contribue à cet objectif.
Joël Vormus – C’est précisément le cœur du débat. On peut réussir à électrifier certaines grandes industries et constater une hausse de la consommation électrique. Mais si, dans le même temps, on perd une partie des PMI et des ETI qui constituent l’essentiel du tissu industriel français, alors le bilan sera incomplet.
Quelle place l’électrification doit-elle occuper dans la stratégie de transformation des industriels ?
Virginie Charles – Que l’électrification est un levier utile, mais qu’elle ne doit jamais être considérée comme une finalité. Ce qui fera réellement avancer l’industrie française, c’est la modernisation des processus, la digitalisation, l’automatisation et la recherche permanente de compétitivité. L’électrification fait partie de cette transformation, mais elle n’en est pas le point de départ.
Joël Vormus – Malgré toutes les difficultés, nous observons des évolutions positives. Les sujets industriels sont plus présents dans les débats, les entreprises s’interrogent davantage sur leur avenir et les enjeux de souveraineté sont mieux compris. Rien n’est gagné, mais les conditions d’un changement culturel commencent à se mettre en place.
Propos recueillis par Alexandre Arène






