L’ISE 2026, organisé à Barcelone fin janvier, a confirmé son statut de rendez-vous majeur pour l’audiovisuel professionnel, le smart home et le smart building. Les halls dédiés au résidentiel, aux espaces intelligents et à l’innovation n’ont pas désempli, avec un discours très clair des fabricants : simplifier la vie des intégrateurs, rendre les systèmes plus interopérables et mieux préparer la convergence entre électricité, réseau et domotique. Pour des électriciens et installateurs domotiques, l’édition 2026 ressemble de plus en plus à une grande maquette du bâtiment connecté de demain, dans lequel bus terrain, radio, IP et interfaces utilisateur doivent cohabiter sans heurts.
Les organisateurs revendiquent une fréquentation en hausse, des halls saturés et une zone résidentielle et smart building particulièrement dense. L’impression sur place va dans le même sens, avec des allées pleines dès l’ouverture, des stands pris d’assaut et des conférences souvent complètes. L’Innovation Park, dédié aux startups, continue d’augmenter en taille, preuve que les usages émergents autour de la santé, de l’éducation ou du retail intéressent autant les intégrateurs que les géants de l’audiovisuel.
Au fil des discussions, une constante revient : tout le monde parle de l’intégrateur. Les stands mettent en avant des systèmes plus rapides à installer, des configurations assistées, des mises à jour simplifiées, des diagnostics à distance. Un interlocuteur résume bien la tendance en expliquant que même sur des produits très simples, les constructeurs cherchent à retirer des vis, réduire le temps au plafond ou au rack, et éviter à l’installateur des heures de réglages fastidieux. L’objectif ne consiste pas à retirer de la valeur au métier d’intégrateur, mais à lui dégager du temps pour le conseil, la conception et le suivi des installations.
Sur le volet technologique, sans surprise, l’IA reste partout, mais le discours est moins naïf. Des conférences reviennent sur les échecs de projets d’IA, la difficulté à passer des preuves de concept aux déploiements, le besoin de gouvernance des données et de modèle économique clair. L’IA générative est comparée à une commodité, un point de départ plus qu’un aboutissement, et la question devient : comment l’intégrer dans des produits ou services réellement utiles, qu’il s’agisse de supervision, d’analyse de données de bâtiment, d’assistants de configuration ou d’optimisation énergétique. Côté résidentiel, le CEDIA (Association for Smart Home Professionals, co-organisateur avec AVIXA, Audiovisual and Integrated Experience Association, du salon ISE, Integrated Systems Events) insiste davantage sur des usages concrets, comme l’ajustement intelligent de la lumière, de la température ou du son en fonction des habitudes, plutôt que sur des promesses abstraites.
Réseau, AV sur IP et outils de configuration : le nouveau socle technique
L’audio-vidéo sur IP poursuit son implantation comme socle des installations, y compris dans des contextes proches de l’habitat et du tertiaire léger. Des solutions à 1 gigabit mettent en avant des latences très faibles, la possibilité de mixer vidéo, audio, USB et contrôle sur le même réseau, ainsi que des fonctions de multiview permettant d’afficher plusieurs sources sur un seul écran. Des fabricants expliquent leur choix d’une architecture de plus en plus décentralisée, où chaque endpoint embarque ses propres capacités de traitement audio et parfois vidéo.
Dans l’écosystème NACS par exemple, chaque élément du réseau peut jouer le rôle de source, de processeur et de destination, rendant possible un mode karaoké complet en combinant simplement une source Bluetooth, un micro et quelques réglages de routing. Sur la vidéo sur IP, la gamme NVX évolue avec l’ajout du multiview, déjà connu sur certaines références, mais désormais généralisé sur plus de produits. Cela permet d’envisager des murs d’images ou des écrans de supervision dans des salles techniques, des locaux tertiaires ou même des grandes résidences, avec une logique purement réseau. En parallèle, des solutions d’analyses acoustiques sur smartphone, comme celles couplées à NACS, permettent de faire des mesures de type sweep dans une pièce et de pousser directement les corrections dans l’écosystème.
Le réseau devient aussi central côté audio, avec des enceintes alimentées en PoE ou PoE+, parfois compatibles AES67, capables d’alimenter plusieurs enceintes esclaves à partir d’un seul point d’injection. L’un des modèles présentés partage ainsi 25 watts entre une enceinte maître et jusqu’à trois satellites, pour un niveau sonore maximal de 98 dB, ce qui suffit pour de nombreuses salles de réunion ou petits commerces. Là encore, un câble réseau remplace alimentation et câble haut-parleur, à condition de maîtriser les notions de PoE, VLAN, QoS et sécurité.
L’innovation ne se limite pas au cœur du système. De nombreux stands mettent en avant la qualité d’usage et le design des interfaces murales. Dans la gamme Kameo, par exemple, les claviers s’encastrent dans des boîtiers de type américain et se clipsent sans vis, ce qui impose une pose parfaitement plane et de niveau. La personnalisation est poussée très loin, avec plus de cent configurations de boutons possibles et la possibilité de commander les façades directement gravées, sans surcoût, pour éviter les hésitations du client final face à des boutons vierges. Pour des gammes plus sophistiquées comme Horizon, une commande dès l’origine avec la bonne répartition de touches et le bon marquage devient quasiment obligatoire, au risque de ne jamais finaliser le projet.

Les motorisations de stores et rideaux ont aussi leur place, avec des partenariats qui visent clairement à adapter des systèmes nés aux États-Unis au marché européen. Un fabricant explique ainsi travailler avec une société britannique, Shadow, qui reprend moteurs, tubes et rails pour y associer ses propres tissus, conformes aux normes feu européennes. Pour les intégrateurs français, cela simplifie le discours : efficacité d’un système éprouvé, mais conformité aux exigences locales.
Les enceintes et leur intégration dans des environnements difficiles sont également abordées. Les profils pour enceintes Sonance sont déjà préconfigurés dans certains écosystèmes audio, ce qui réduit le travail de réglage sur chantier. La question de leur usage au-dessus d’une piscine, exposées aux projections d’eau et à l’humidité, reste en revanche à clarifier avec le support technique américain, preuve que certaines idées séduisantes demandent encore à être validées en conditions réelles.

Côté éclairage, les modules de contrôle évoluent aussi. Le support du protocole DALI DT8 est confirmé, de quoi gérer plus finement températures de couleur et scénarios de lumière dynamique. Surtout, de nouveaux variateurs de phase pour tableau électrique font leur apparition, nettement plus compacts que les anciennes références, tout en conservant une architecture à quatre sorties avec communs dédiés. La puissance maximale semble revue à la baisse par rapport aux historiques modules 4 x 1 200 watts, mais ces nouvelles références ciblent clairement des charges led modernes, moins gourmandes.
Un autre dossier important du salon concerne les plateformes logicielles de configuration et de supervision, qui deviennent progressivement des outils autant pour les intégrateurs que pour les bureaux d’études. Configure Pro, le nouveau logiciel de configuration d’automates qui remplace XPanel chez Crestron, illustre bien l’évolution. Il fonctionne sur macOS et Windows, permet de travailler à plusieurs sur le même contrôleur (l’un sur l’éclairage, l’autre sur l’audio par exemple) et repose sur une philosophie simple : représenter le bâtiment avec des étages et des pièces, puis y affecter les équipements. Certaines pièces techniques peuvent être masquées dans l’interface client, ce qui évite de polluer l’expérience utilisateur finale tout en gardant une vision complète pour l’intégrateur.
L’outil intègre une recherche de drivers connectée à une base en ligne, avec des informations précises sur l’origine du pilote, son caractère payant ou non, le niveau d’intégration et les protocoles exploités. Pour un intégrateur habitué à devoir dénicher des fichiers divers sur les sites constructeurs, cette centralisation apporte un vrai gain de temps. Sur le plan domotique, l’intégration KNX via une passerelle 1Home est déjà très aboutie pour l’éclairage, avec retours d’état et variation, tandis que les ouvrants restent en cours d’alignement pour offrir une ergonomie identique.
Configure Pro franchit aussi une étape en matière de logique. Les scènes restent des états préconfigurés, que le client final peut modifier à sa convenance, mais les actions deviennent des raccourcis figés, capables d’enchaîner plusieurs scènes avec des délais et de gérer des conditions. L’un des exemples présentés consiste à faire clignoter une lumière en créant une action séquentielle : allumage via une scène, attente, extinction, répétition. Ce genre de construction, impossible auparavant dans l’ancienne interface, ouvre de nouvelles possibilités sans forcément basculer dans du code personnalisé. La configuration reste pour l’instant réalisée localement, mais une fonction de configuration à distance via Cloud Relay doit arriver, pour permettre aux intégrateurs de prendre la main sur un site sans déplacement. La bascule vers ce nouvel outil doit toutefois être gérée avec prudence pour les chantiers à livrer avant sa sortie finale, annoncée pour l’été, car il reste en phase de bêta.

Smart Living by Nice et interopérabilité : radio, IP et contrôle d’accès
L’une des grandes annonces de l’ISE cette année pour le résidentiel concerne Smart Living by Nice. Le groupe Nice met en avant ce concept comme un fil conducteur de sa stratégie, avec un stand centré sur les interfaces, les usages et une nouvelle manière de combiner radio et IP dans un même projet. Au cœur du dispositif, deux systèmes d’exploitation cohabitent et dialoguent : Elan OS, bien connu sur le marché haut de gamme, et Yubii OS, qui anime la box Yubii Home.
Elan OS 9 reste la plateforme centrale pour les projets premium, capables de couvrir sécurité, audio-vidéo, éclairage, CVC et divertissement dans des résidences ou des petits tertiaires complexes. Yubii OS, de son côté, devient la couche radio polyvalente, basée notamment sur Z-Wave et les protocoles radio Nice, pour assurer pilotage de motorisations, détecteurs, actionneurs variés. L’intégration présentée à Barcelone montre comment un contrôleur Elan peut s’appuyer sur Yubii Home comme passerelle radio unique, à la place de multiples passerelles spécialisées.

Pour les installateurs, l’intérêt est double. Sur le plan architectural, le schéma devient plus lisible : un cerveau Elan sur IP, un nœud radio Yubii, et derrière, tout l’écosystème d’accessoires Z-Wave et Nice. Sur le terrain, la gestion de la portée radio, du maillage et du nombre de périphériques est nettement améliorée, avec des capacités supérieures aux anciennes passerelles limitées en nombre et peu adaptées aux grandes maisons. Cela ouvre des scénarios évolutifs très concrets. Une installation peut démarrer modestement autour de motorisations de portails, de volets ou de quelques éclairages pilotés via Yubii Home, puis migrer vers un projet pleinement orchestré par Elan OS à mesure que le budget ou les besoins du client augmentent, sans démonter l’existant.
Nice insiste aussi sur la notion d’expérience. Les interfaces murales présentées, les télécommandes, les applications mobiles cherchent à rester cohérentes entre les univers Elan et Yubii. Pour un intégrateur domotique qui connaît déjà KNX, ce type d’offre peut jouer un rôle complémentaire : bus filaire pour les fonctions critiques et l’éclairage principal, radio Z-Wave pour les zones difficiles à câbler ou les extensions dans une rénovation. La présence de Nice sur le stand de l’alliance Z-Wave renforce ce message, avec des démonstrations de retrofit sur bâtiments existants.

L’interopérabilité ne se limite pas à Nice. Plusieurs écosystèmes affichent des intégrations poussées avec du contrôle d’accès comme Doorbird, permettant d’afficher les appels sur des écrans de contrôle, de piloter les relais d’ouverture et de gérer des scénarios multi-écrans sans serveur SIP externe. La limite actuelle se situe dans l’impossibilité d’afficher en simultané les flux de plusieurs portiers sur une même interface, mais pour la plupart des projets résidentiels ou petits tertiaires, ce point n’est pas bloquant.
Le secteur de la santé illustre également de nouvelles opportunités pour les intégrateurs. Au sein de l’Innovation Park, le Barcelona Health Hub et le Madrid Health Hub détaillent comment des solutions audiovisuelles, de télémédecine et de télémonitoring peuvent répondre aux défis liés au vieillissement, aux maladies chroniques et au manque de personnel soignant. Un centre de santé barcelonais explique, par exemple, sa réflexion sur la transformation du parcours de soin, en s’appuyant sur des technologies de communication améliorant les échanges entre cliniciens et patients, ainsi que sur des outils de suivi à distance. Les startups présentes travaillent autant sur des environnements immersifs pour la formation médicale (simulation de cœur en VR, projection d’images sur écrans géants) que sur des dispositifs destinés au confort des patients. Derrière ces solutions, on retrouve les mêmes briques : réseau, écrans, sonorisation, capteurs, sécurité des données.


Évolution du métier : de la pose à la conception globale
Les discussions sur les talents et la formation reviennent souvent dans les allées et les conférences. De nombreux intervenants évoquent une pénurie de profils capables de conjuguer compréhension business, compétences réseau et maîtrise des solutions audiovisuelles. L’intégrateur n’est plus seulement celui qui tire des câbles et pose des équipements, mais un partenaire qui conçoit l’architecture globale, discute cybersécurité avec le service informatique, se coordonne avec l’architecte sur l’intégration esthétique et échange avec le client final sur les usages. CEDIA comme AVIXA martèlent que l’intégrateur devient aussi essentiel qu’un électricien ou un plombier sur les projets de bâtiments intelligents.
Pour des installateurs domotiques, cette édition 2026 de l’ISE montre que le salon n’est plus réservé à l’audiovisuel événementiel ou aux grandes infrastructures de diffusion. Une bonne partie des solutions présentées concerne directement leurs chantiers, qu’il s’agisse de distribution audio multiroom, de pilotage d’éclairage, de contrôle d’accès, de gestion de stores, de supervision énergétique ou de services dans la santé et l’éducation. L’écosystème Smart Living de Nice, les évolutions d’outils comme Configure Pro, les plateformes audio et vidéo sur IP, les nouvelles gammes de dimmers ou d’enceintes PoE configurées pour fonctionner avec des standards ouverts, tout converge vers un même message : le métier se complexifie, mais les outils deviennent plus puissants pour ceux qui acceptent de monter en compétences sur le réseau, l’IA, la sécurité et l’ergonomie.
Pour ceux qui ne connaissaient pas encore le salon, l’édition 2026 fournit de solides arguments pour inscrire Barcelone à leur calendrier dans les années à venir, non seulement comme vitrine technologique, mais aussi comme espace de rencontres et d’échanges avec les marques et les autres intégrateurs, confrontés aux mêmes défis d’interopérabilité et de montée en valeur du métier.

Merci à Alexis Schneider d’AJS TECHNOLOGIE et Olivier Darnault de SMART TECH ENERGIES pour ce retour sur l’ISE !









