Face aux impératifs de décarbonation, d’efficacité énergétique et de transformation numérique, les hôpitaux sont aujourd’hui engagés dans des mutations profondes qui interrogent à la fois leurs modèles techniques, économiques et organisationnels. L’association des Ingénieurs Hospitaliers de France (IHF) fédère les professionnels de l’ingénierie hospitalière et organise chaque année les Journées d’Études et de Formation, un rendez-vous national dédié aux retours d’expériences, au partage de bonnes pratiques et aux enjeux du secteur. À l’occasion de l’édition 2026, qui se tiendra à Nantes du 17 au 19 juin, Pierre Nassif, directeur du pôle investissement & logistique du CHU de Nantes et président des Journées IHF, revient sur le rôle structurant de l’ingénierie hospitalière, les défis de la transition du parc existant, les impacts des réglementations et, plus globalement, sur les grandes tendances qui dessinent l’hôpital de demain.
Quel rôle joue aujourd’hui l’ingénierie hospitalière dans les grandes transitions du secteur ?
Pierre Nassif – Le rôle de l’ingénierie hospitalière est fondamental et structurant. Elle se situe à l’interface de tous les acteurs : les patients, qui sont toujours notre premier point de référence, les gestionnaires qui arbitrent les investissements, et l’ensemble de la chaîne de conception et de réalisation, qui comprend les industriels, bureaux d’études, architectes et entreprises. Nous sommes véritablement le point de convergence de cet écosystème. Si cette fonction n’est pas pleinement intégrée, les projets peuvent dériver avec une mauvaise compréhension des usages, des réponses techniques inadaptées ou encore une lecture trop rigide de la réglementation. Notre rôle consiste justement à faire le lien, à traduire les besoins, à hiérarchiser les priorités. Cela vaut aussi pour les certifications environnementales. Les appliquer de manière systématique n’a pas de sens si l’on ne les adapte pas aux spécificités hospitalières. L’ingénierie hospitalière doit donc être à la fois technique, stratégique et profondément ancrée dans l’usage.
Quels sont les principaux défis auxquels font face les directions techniques aujourd’hui ?
P. N. – Ils sont doubles et indissociables. Le premier est patrimonial, car une part importante du parc hospitalier est vieillissante. Ces bâtiments ne sont plus adaptés, ni aux exigences climatiques actuelles ni aux conditions de travail attendues par les soignants. Le second défi est financier. Les ressources d’investissement sont contraintes, ce qui impose des arbitrages permanents. Dans les faits, les priorités vont naturellement vers le soin et les équipements biomédicaux, ce qui est légitime. Mais cela signifie que le bâti et la performance énergétique passent souvent au second plan.
Notre valeur ajoutée est précisément de faire les bons choix, au bon moment, avec une vision globale. On ne peut pas tout faire, donc il faut prioriser intelligemment.
Comment la réglementation, notamment la RE2020, impacte-t-elle les projets hospitaliers ?
P. N. – La RE2020 marque une rupture. Elle s’appliquera aux hôpitaux dont les permis de construire sont déposés à partir de mai 2026. Elle introduit plusieurs indicateurs structurants : le besoin bioclimatique (Bbio), la consommation d’énergie primaire (CEP), l’impact carbone de l’énergie et de la construction (IC énergie et IC construction), ainsi que le confort d’été (DH max). Le problème, c’est que nous manquons de repères. Certains indicateurs n’étaient pas mesurés auparavant, ce qui rend leur appropriation complexe. Nous sommes dans une phase d’acculturation, avec une vraie incertitude sur notre capacité à atteindre les objectifs environnementaux et leurs impacts financiers sur nos projets, estimés entre + 4 % et + 10 %. Même chez les experts de ces sujets, les interrogations demeurent : les seuils sont-ils adaptés aux spécificités hospitalières, qui sont très énergivores par nature ? Aujourd’hui, personne ne peut répondre avec certitude.
Qu’en est-il des autres réglementations comme le décret tertiaire ou le BACS ?
P. N. – Ces dispositifs sont désormais bien intégrés. Nous avons acquis une forme de maturité sur les premières actions, les plus atteignables sans investissements lourds, qui représentent 80 % des gains potentiels. En revanche, la dernière marche sera beaucoup plus difficile à franchir, en particulier pour les établissements anciens. Sans rénovation lourde, certains objectifs seront très compliqués à atteindre. Cela pose clairement la question des moyens et des priorités. Nous sommes également soumis à des réglementations sur la végétalisation, la gestion de l’eau, la production d’énergie renouvelable, l’électrification des parkings… La végétalisation, par exemple, est devenue quasi incontournable en zone urbaine. Mais elle est plutôt vertueuse, car elle améliore l’isolation et l’inertie thermique. Sur les bornes de recharge pour véhicules électriques, la situation est plus nuancée. Les usages restent encore limités, notamment pour les personnels. En revanche, l’électrification des flottes hospitalières progresse, même si le coût des véhicules lourds reste un frein.
La réglementation est-elle une contrainte ou une opportunité ?
P. N. – C’est clairement une opportunité. Elle pousse à améliorer nos pratiques et à aller dans le bon sens. À condition de ne pas la subir. Nous encourageons une approche proactive. S’engager volontairement permet non seulement de progresser, mais aussi d’influencer les règles. Cela passe par la participation à des groupes de travail, ou par des retours d’expérience structurés auprès des pouvoirs publics. Mais, encore une fois, tout ramène à la question du financement.
Quelles sont les grandes tendances technologiques aujourd’hui ?
P. N. – Le fil conducteur, c’est le lien entre investissement et exploitation. Chaque décision d’investissement est analysée à l’aune des économies qu’elle générera. Après les « quick wins » comme le remplacement des sources d’éclairage par des leds, les enjeux se concentrent sur les systèmes les plus énergivores : ventilation, chauffage, climatisation, notamment dans les blocs opératoires ou les laboratoires. La grande transformation, c’est l’hypervision, qui nous permet de connecter les systèmes, centraliser les données, et piloter en temps réel. Cela passe par des jumeaux numériques et une instrumentation fine des bâtiments. L’intelligence artificielle ouvre aussi de nouvelles perspectives, notamment en maintenance prédictive. On ne remplace plus un équipement à date fixe, mais en fonction de son état réel et des projections. Cela permet une gestion beaucoup plus fine des ressources.
Quel rôle joue la donnée dans l’exploitation ?
P. N. – Elle est devenue essentielle. Encore faut-il qu’elle soit disponible, exploitable et exploitée. Cela suppose une évolution des compétences. Aux côtés des techniciens apparaissent des profils capables d’analyser la data. Certains établissements intègrent désormais de véritables spécialistes de la donnée dans leurs équipes techniques. Le défi est aussi organisationnel : disposer des ressources humaines nécessaires pour transformer la donnée en décisions opérationnelles.
Comment sont organisés les liens entre exploitation technique et achat d’énergie ?
P. N. – Il n’existe pas de lien direct entre exploitants techniques et acheteurs. En revanche, les achats d’énergie se professionnalisent fortement. Dans les CHU, ils sont souvent mutualisés via des centrales d’achats, avec des profils spécialisés capables d’intervenir sur des marchés complexes, y compris avec des composantes à prix variables. Les contrats à prix fixe sur plusieurs années ont quasiment disparu.
L’achat d’énergie devient donc une expertise à part entière.
Quelles sont les clés de réussite d’un projet hospitalier ?
P. N. – Deux facteurs sont déterminants. D’abord, la qualité des concepteurs. Ensuite, la solidité de l’équipe de maîtrise d’ouvrage. Il faut une équipe technique compétente, stable, impliquée dès le départ et jusqu’à l’exploitation. La continuité et la traçabilité des décisions sont essentielles. Sans cette cohérence dans le temps, le projet perd en efficacité.
Comment concilier exigences médicales, techniques et financières ?
P. N. – Il s’agit d’un enjeu organisationnel fort. Je peux vous donner l’exemple du CHU de Nantes. Nous avons structuré un pôle technique intégrant toutes les compétences, y compris le numérique. Cela permet une vision globale et évite les silos, qui sont néfastes à la performance globale. Mais cela suppose aussi des ressources humaines importantes. Sur un grand CHU, la fonction technique et logistique peut représenter plusieurs centaines de personnes. Au final, ce sont les équipes qui font la réussite des projets.
« Les Journées IHF 2026 s’articulent autour d’un fil conducteur central : la réussite des grands projets hospitaliers, avec pour illustration le retour d’expérience du futur CHU de Nantes. »
Où en est le secteur en matière de performance énergétique ?
P. N. – Nous sommes engagés, ce qui est déjà essentiel. Les logiques de cycle de vie, y compris la déconstruction, commencent à être intégrées. Mais nous sommes encore au début du chemin, notamment en raison des cycles très longs du bâtiment. Entre l’émergence d’une solution et sa mise en œuvre, il peut s’écouler 10 à 15 ans, voire beaucoup moins aujourd’hui. En comparaison, entre la construction et la démolition des bâtiments, la durée des cycles est plus proche des 50 ans. L’amélioration de la performance énergétique a souvent lieu en début ou en milieu de cycle, lors des opérations de rénovation.
Quel regard portez-vous sur l’état du parc hospitalier ?
P. N. – Il est très hétérogène. Certains établissements récents sont performants, mais beaucoup sont vieillissants et nécessitent des investissements lourds. Le principal frein reste le financement. Une reconstruction peut représenter l’équivalent d’une année complète de budget d’exploitation. Le modèle repose sur trois tiers : subventions, emprunt et autofinancement. Or, sans capacité d’autofinancement, les projets ne peuvent pas voir le jour. De nombreux établissements sont donc en attente, malgré des besoins urgents.
Les économies d’énergie sont-elles un levier financier significatif ?
P. N. – Elles sont utiles, mais leur impact reste très limité. L’énergie représente environ 4 % du budget d’un CHU. Même avec des gains importants, cela reste marginal à l’échelle globale. Les principaux postes de dépenses restent les ressources humaines (environ 70 %) et les médicaments. Cela n’enlève rien à l’intérêt des démarches d’efficacité énergétique, mais il faut en mesurer correctement les effets.
Quels seront les temps forts des Journées IHF 2026 ?
P. N. – Les Journées IHF 2026 s’articulent autour d’un fil conducteur central : la réussite des grands projets hospitaliers, avec pour illustration le retour d’expérience du futur CHU de Nantes, abordé sous plusieurs dimensions. Quatre grands axes structurent le programme. Le premier traite de la conduite des projets hospitaliers complexes. Le deuxième est consacré au numérique, à la robotique et à l’intelligence artificielle, avec des applications concrètes comme le BIM Exploitation, les jumeaux numériques ou l’optimisation des flux. Le troisième axe porte sur l’énergie, la résilience et la performance environnementale, à travers des retours d’expérience et des démarches opérationnelles. Enfin, une ouverture internationale viendra enrichir les réflexions, avec des exemples européens et des coopérations. Ces thématiques seront mises en perspective lors de deux séances plénières et déclinées dans 8 ateliers thématiques couvrant les grands enjeux de l’ingénierie hospitalière. Un espace d’exposition, des forums d’échanges et une visite technique du nouveau CHU de Nantes viendront compléter le dispositif, dans un esprit à la fois professionnel et convivial.
Pour finir, comment imaginez-vous l’hôpital de 2050 ?
P. N. – La clé sera la modularité. Les bâtiments devront être capables d’évoluer dans le temps, en fonction des besoins. Historiquement, les hôpitaux étaient conçus de manière monolithique. Demain, chaque fonction devra pouvoir être transformée, déplacée ou remplacée. Cette évolution passera d’abord par l’architecture, et la technique suivra. Car si l’on peut anticiper certaines évolutions, il reste très difficile de projeter les besoins médicaux à 50 ans. L’hôpital de demain sera donc avant tout flexible, adaptable et pensé sur le long terme.
Propos recueillis par Alexandre Arène






