Christophe Habouzit, et Aida Antoli, Mersen : « La montée en puissance des sources et des usages en courant continu, favorise l’émergence de réseaux DC. »

Christophe Habouzit, vice-président Global Product Line, fusible et appareillage fusible de norme CEI, Mersen et Aida Antoli, Product Manager fusible et appareillage fusible de norme CEI, Electrical Power, Mersen

Sous l’effet de la montée des énergies renouvelables, de l’électrification des usages et de la digitalisation des réseaux, les installations électriques évoluent vers des systèmes plus complexes, plus dynamiques et plus exigeants en matière de pilotage et de protection. Mersen, spécialiste mondial des solutions de protection électrique et des matériaux avancés, accompagne ces transformations à travers ses expertises en fusibles, appareillages et gestion de l’énergie. À l’occasion du salon Light + Building, Christophe Habouzit et Aida Antoli reviennent sur les enjeux de la mesure en basse tension, l’émergence du courant continu dans les installations électriques et les travaux de normalisation en cours, et présentent les innovations développées pour répondre à ces mutations.

En quoi la mesure en basse tension devient-elle stratégique ?
Christophe Habouzit –
La mesure permet de rendre visible une partie du réseau qui, historiquement, ne l’était pas. Les opérateurs disposaient surtout d’informations en moyenne tension, mais très peu en basse tension, là où se situent pourtant les usages finaux. Avec l’évolution actuelle du mix énergétique, cette absence de visibilité devient problématique. L’intégration croissante du photovoltaïque, du stockage et des nouveaux usages comme la recharge des véhicules électriques modifie profondément les profils de consommation. On passe d’un modèle relativement prévisible, basé sur des estimations statistiques, à un système beaucoup plus dynamique, où la demande peut chuter brutalement, par exemple lorsqu’une production locale couvre instantanément les besoins. À l’inverse, certains réseaux se retrouvent en situation de congestion, incapables d’absorber de nouveaux usages. Sans mesure fine, il est impossible de comprendre ces phénomènes ni d’agir efficacement. La donnée permet ainsi de piloter le réseau à plusieurs horizons : à court terme pour la maintenance et la détection d’anomalies, à moyen terme pour optimiser l’exploitation et la répartition de la puissance, et à long terme pour planifier les développements d’infrastructures. Elle devient également un levier pour arbitrer les usages, par exemple déterminer quand et avec quelle puissance alimenter des bornes de recharge en fonction de la charge globale d’une zone.

Pourquoi le courant continu suscite-t-il autant d’intérêt aujourd’hui ?
Christophe Habouzit –
L’intérêt pour le courant continu s’explique par des considérations à la fois énergétiques, techniques et structurelles. D’abord, il permet de limiter les pertes liées aux conversions d’énergie. Aujourd’hui, l’électricité est transportée en courant alternatif, puis convertie en courant continu pour de nombreux usages finaux : électronique, informatique, éclairage led, ou recharge de batteries. Chaque conversion engendre des pertes significatives, pouvant aller de 5 à 30 %. En supprimant ou en réduisant ces conversions, un réseau en courant continu améliore directement le rendement énergétique. Ensuite, le courant continu permet de travailler à des niveaux de tension plus élevés, ce qui réduit l’intensité pour une puissance donnée. Cela se traduit par des sections de câbles plus faibles et donc des économies de cuivre, un enjeu à la fois économique, matériel et environnemental. Enfin, la montée en puissance des sources et des usages en courant continu, notamment le photovoltaïque, le stockage par batteries ou la mobilité électrique, favorise naturellement l’émergence de réseaux DC. On voit ainsi apparaître des microréseaux en courant continu capables de connecter directement production, stockage et consommation, sans conversions intermédiaires. Certains environnements s’y prêtent particulièrement bien, comme les datacenters, où les usages sont massivement en courant continu et où la présence humaine est limitée. Cela permet d’expérimenter plus rapidement ces architectures, même en l’absence de standards complètement stabilisés. De nombreux projets de datacenters en DC émergent outre-Atlantique.

Justement, où en est la normalisation autour du courant continu ?
Christophe Habouzit –
La normalisation est encore en construction. Il existe déjà des cadres en moyenne tension et en basse tension, mais pour le courant continu, les standards ne sont pas encore totalement établis. Des travaux sont en cours sous forme de drafts, portés par des organismes comme l’IEC ou l’UL, en collaboration étroite avec les industriels. Des consortiums comme Current/OS ou l’ODCA jouent également un rôle clé pour faire converger les pratiques, notamment sur des éléments structurants comme les niveaux de tension. L’un des enjeux majeurs est justement d’aboutir à des référentiels communs, car différents acteurs ont historiquement développé leurs propres approches. Dans ce contexte, certains industriels, à l’instar de Mersen en tant que membre du board de Current/OS, contribuent directement aux travaux visant à harmoniser les architectures, les interfaces et les standards, dans une logique de convergence et d’interopérabilité à l’échelle du secteur. En parallèle, certaines applications avancent plus vite que les normes. C’est le cas des datacenters ou de certaines installations en Chine, où des architectures en courant continu sont déjà déployées. En Europe aussi, des groupes de travail, souvent pilotés par des industriels, accélèrent les réflexions pour accompagner ces évolutions. Un autre point critique concerne les technologies de protection. En courant continu, les contraintes sont différentes et certaines solutions traditionnelles, comme les disjoncteurs, peuvent atteindre leurs limites en termes de capacité de coupure. Les fusibles restent performants dans de nombreux cas, mais de nouvelles typologies, comme les dispositifs à semi-conducteurs, sont développées pour répondre à des exigences accrues de rapidité et de sécurité, notamment lorsque des personnes sont exposées.

Comment Mersen se prépare-t-il à ces évolutions ?
Christophe Habouzit –
D’une part, Mersen adapte son offre historique de protection contre les surtensions aux usages liés aux smart grids et au courant continu. Cela se traduit par une feuille de route produit importante, visant à élargir les gammes et à répondre à des niveaux de tension et de puissance en forte évolution. D’autre part, Mersen est très impliqué en amont, dans les phases de prospective et d’expérimentation. Nous participons à des projets pilotes et à des Proof of Concept, notamment dans le domaine photovoltaïque, où les tensions ont fortement évolué ces dernières années. Les architectures en 800 V, 1 000 V puis 1 500 V constituent aujourd’hui des marchés largement déployés, pour lesquels Mersen dispose d’une expertise éprouvée et de solutions déjà largement validées sur le terrain. En parallèle, les travaux se poursuivent sur les prochaines générations d’installations, avec des expérimentations en cours jusqu’à 2 000 V, voire 3 000 V. Dans le même temps, les développements produits accompagnent cette évolution, avec des capacités de courant en constante augmentation, atteignant désormais plusieurs centaines d’ampères. Cette implication dans les phases amont est essentielle pour anticiper les futurs standards. Même si le marché reste encore partiellement émergent, notamment pour le courant continu, les signaux sont clairs et ces évolutions sont déjà en cours.

Quelles nouveautés avez-vous présentées à Light + Building ?
Aida Antoli –
Comme l’évoquait Christophe Habouzit, la transformation des réseaux passe d’abord par une meilleure visibilité en basse tension. C’est précisément l’objet de notre solution ProGrid, développée pour les postes de transformation. Il s’agit d’un interrupteur-sectionneur à fusible, conçu pour sécuriser les départs basse tension, avec une ouverture brevetée, en parallèle, qui limite fortement les risques d’arc électrique et garantit une intervention sans contact avec des parties sous tension. Cette base est complétée par une version « smart », intégrant un module de mesure capable de remonter des données de courant et de tension. Ces informations sont ensuite exploitées par les gestionnaires du réseau pour comprendre son fonctionnement réel, détecter des déséquilibres ou anticiper des besoins. Nous sommes pleinement dans la logique décrite par Christophe Habouzit : apporter de la donnée là où il n’y en avait pas, pour piloter un réseau devenu plus complexe et plus dynamique.

Comment ces innovations s’inscrivent-elles dans les nouveaux usages, notamment en DC ? Aida Antoli – Elles accompagnent directement les évolutions évoquées autour du courant continu et des nouveaux usages énergétiques. Au-delà du réseau, nous adaptons aussi nos solutions de protection à des environnements comme le photovoltaïque, le stockage d’énergie ou la recharge des véhicules électriques, où les contraintes diffèrent fortement. Par exemple, dans le stockage ou la recharge rapide, les niveaux de court-circuit peuvent être très élevés, ce qui impose l’utilisation de fusibles spécifiques en complément des protections contre les surtensions. À l’inverse, certaines applications photovoltaïques nécessitent des approches différentes. Ces développements s’inscrivent dans une logique globale, qui vise à accompagner la montée en puissance du DC, limiter les pertes liées aux conversions d’énergie et adapter les dispositifs de protection à des architectures électriques en pleine mutation.

Propos recueillis par Alexandre Arène