Interview de Bruno Barlet – Directeur général, Legrand France

Nommé l’an dernier au comité de direction du leader mondial de l’appareillage électrique, Bruno Barlet est aujourd’hui le directeur France du groupe. Spécialiste mondial des infrastructures électriques et numériques du bâtiment, l’offre de Legrand répond aux grandes évolutions du monde. Le groupe continue de renforcer ses positions dans les marchés prometteurs : en dix ans, l’exposition de Legrand à ces marchés d’avenir a plus que doublé pour représenter, en 2013, près de 40% de ses ventes.

Sur le même sujet

© Philippe Stroppa

© Legrand

L’année 2014 a été difficile pour l’économie en France et pour le secteur du bâtiment en particulier. Quels sont les projets et enjeux de Legrand France pour 2015 ?

Oui, 2014 a été pour notre secteur une année négative, notamment dans l’environnement de la construction neuve, qui a atteint un point bas presque historique pour les logements. Pour Legrand, c’est une année durant laquelle nous avons pris tout de même beaucoup d’initiatives d’innovation commerciale et d’organisation, afin de préparer l’avenir. Sur le fond, Legrand France s’est lancé dans une transformation pour être plus proche de ses clients, notamment en investissant dans la réalisation de huit centres de formation et de présentation de ses innovations, intitulé Innoval. Le premier a ouvert à Lyon en octobre dernier. Nous allons poursuivre ce programme d’innovations commerciales en 2015 en régions, avec Rennes, Bordeaux et Nantes. Puis, en 2016, nous ouvrirons trois autres sites, pour avoir un maillage complet, afin qu’à deux heures de tous nos clients nous puissions avoir un lieu où l’on présente les solutions les plus innovantes de Legrand.

 

Dans ces lieux, nous proposerons également de l’accompagnement technique, du conseil et de l’assistance technico-commerciale et des formations pour les professionnels. Il s’agit d’un lieu de concrétisation des projets, à destination des professionnels. C’est un Project Store.

Par ailleurs, nous investissons dans les outils et les systèmes d’information et dans le numérique. Objectif : améliorer nos sites Internet, afin de les rendre de plus en plus interactifs, avec l’intégration de configurateurs en ligne, pour faciliter le choix et guider la construction des solutions. Nous avons enfin rassemblé les équipes sous une seule marque en 2014 pour porter plus largement nos offres. Pour le même client, cela permet d’avoir un seul interlocuteur qui peut aller plus loin dans la solution, à un moment où les technologies irriguent nos offres et des passerelles entre elles.

Dans le résidentiel, par exemple, le comptage de l’énergie qui est fait dans le tableau électrique va renvoyer ces données, à partir de 2015, vers le portier vidéo qui va devenir un afficheur.

 

Comment ces passerelles dues à la transformation électrique et numérique convergent-elles vers le métier de l’électricité ?

Legrand a redéfini depuis une dizaine d’années son métier comme étant le spécialiste des infrastructures électriques et numériques du bâtiment. Le constat est qu’historiquement il y avait un seul réseau, électrique. Aujourd’hui, le réseau IP est en train de descendre partout dans les bâtiments.

Cela se traduit par des choses simples comme les bornes connectées dans les aéroports ou les gares. Connectées au réseau électrique et au réseau Internet, elles permettent de faire l’enregistrement, de modifier un billet, etc. Le prolongement de ces interfaces donne des applications mobiles, qui permettent non seulement de gérer vous-même votre billet dans le hall de la gare, mais également le gérer à distance avec des applications qui viennent mettre le guichet SNCF dans votre poche. À la faveur du développement du réseau numérique dans les bâtiments, on va pouvoir gérer des données et les mettre à disposition des exploitants, des mainteneurs ou des installateurs. Le bâtiment est en train de passer d’un statut un peu inerte à un statut beaucoup plus actif et évolutif. Depuis un demi-siècle, on construisait des bâtiments assez figés, où l’installation électrique avait une durée de vie d’environ trente-cinq ans. Aujourd’hui, les besoins des occupants ont radicalement changé, notamment en connectivité et en énergie. C’est pourquoi le bâtiment est en train de devenir de plus en plus connecté et va accueillir de plus en plus de services. Dès lors qu’il est connecté, on peut mieux le gérer à distance, avoir des rapports d’état en cas de défaillance, mesurer, optimiser, réduire sa consommation d’énergie, etc.

Grâce à la convergence de l’électrique et du numérique, nous sommes en train de préparer le bâtiment intelligent dont on parle depuis des décennies. Je crois que pour que cela démarre véritablement, il fallait cette phase de maturité dans laquelle nous sommes en train d’entrer.

 

À ce propos, comment Legrand se positionne-t-il-en termes de compétences complémentaires? Avez-vous eu recours à la croissance externe, au développement en interne ?

Nous pratiquons les deux. Depuis dix ans, on note une accélération sensible des acquisitions de Legrand dans de nouveaux métiers. On peut citer dans le domaine des réseaux numériques, par exemple, Ortronics, aux États-Unis, spécialiste des réseaux data, parmi bien d’autres. Parallèlement à ces acquisitions, nous avons développé un savoir-faire interne. Ces technologies sont des greffes de nouveaux savoir-faire acquis par le groupe, que nous faisons grandir. Récemment, nous avons fait plusieurs acquisitions dans le domaine des solutions pour datacenters, ainsi que dans le domaine des onduleurs (UPS), en lien avec la sécurisation du réseau électrique.

 

Dans le domaine résidentiel, nous avons réalisé des acquisitions dans le maintien à domicile des personnes âgées, secteur qui est typiquement lié à la connectivité du bâtiment. Le constat est qu’un certain nombre de pays, dont l’Europe, mais aussi la Chine ou le Japon, sont confrontés au vieillissement de la population. L’objectif de fond est d’assurer le bien-être et la sécurisation des personnes le plus longtemps possible chez elles. Pour une personne âgée, quitter son environnement de vie est déjà difficile sur le plan social, mais également sur le plan économique, car cela coûte cher. Nous travaillons, avec ces nouvelles solutions, à maintenir les personnes le plus longtemps possible chez elles, avec un équipement qui les raccorde à leurs proches ou à l’extérieur.

Dans ce domaine-là, nous avons fait l’acquisition d’Intervox en 2010, de Tynetech, en Grande-Bretagne ,en 2012, et réalisé une joint venture avec Neat, une entreprise espagnole, en 2013. Aujourd’hui, nous sommes no 2 mondial de ce métier auquel nous croyons beaucoup. Et autour de ces solutions pour les personnes âgées, nous allons greffer d’autres solutions pour développer un écosystème. C’est une application très concrète de la domotique.

Nous pourrions donner d’autres exemples : la maîtrise de l’énergie commence par le comptage et l’affichage des données. Nous travaillons au développement d’offres de comptage pour le bâtiment tertiaire et résidentiel, afin de rendre les occupants responsables de leur consommation. Aujourd’hui, nous sommes dans une phase de prise de conscience. Ces solutions vont toutes être connectées au réseau, car il faut permettre au compteur de renvoyer ces données, sur un smartphone, un PC, une tablette, etc.

Nous voyons cette convergence des réseaux électriques et numériques au service de bâtiments plus intelligents, optimisés, efficaces, évolutifs.

 

Au-delà du bâtiment, on trouve dans la ville connectée le véhicule électrique. Où en est le développement de cette technologie ?

Comme tout marché émergent, la maturité ne peut être planifiée. C’est un sujet dont on parle depuis trois ou quatre ans, sur lequel les constructeurs se sont focalisés, notamment le groupe Renault, l’acteur qui a enclenché le mouvement vers l’électrique de la façon la plus franche.

Si cela progresse moins vite qu’envisagé, ce n’est pas pour moi une surprise. L’émergence d’un nouveau marché ne peut pas se faire en quelques années. Il va falloir des étapes au cours desquelles les avancées technologiques vont favoriser l’émergence de ce marché.

L’approche que nous avons du sujet chez Legrand est très pragmatique et centrée sur notre domaine d’excellence qui est le bâtiment. Notre vision est qu’il y a deux dimensions dans les infrastructures de charge et le véhicule électrique : la dimension urbaine, qui à ce jour est probablement la plus visible du grand public, notamment dans les villes comme Paris, avec la réalité visible des bornes. L’autopartage est une réalité et passe forcément par des points de charge de ce type.

À côté de ce mouvement, il y a le mouvement d’équipement progressif des entreprises, des collectivités et des particuliers, qui se fait dans les bâtiments. Cela peut être le domicile, le lieu de travail ou le parking. Ces solutions de charge s’appellent Green up. Elles sont totalement sécurisées et simples à installer pour des professionnels. On peut en mesurer la consommation d’énergie, planifier et piloter les heures de charge de son véhicule si l’on veut éviter de rajouter de la charge sur les heures de pointe de consommation.

La principale innovation de Legrand a été de faciliter au maximum l’utilisation du véhicule électrique, en permettant à chacun de se brancher sur n’importe quelle prise de courant. C’est pourquoi nous avons développé la prise innovante Green up Access, qui est le « type » domestique, renforcé.

En résumé, pour le véhicule électrique, nous disposons à la fois d’une borne de charge, comme l’ensemble des industriels de notre secteur, mais aussi de la solution Green up Access, qui est pratiquement dix fois moins chère que la borne classique.

Renault a d’ailleurs décidé de livrer toutes les Zoé et Kangoo ZE avec cet équipement, parce que c’est un grand confort pour les utilisateurs de pouvoir recharger leur véhicule où ils veulent. À ce jour, nous sommes les seuls à proposer ce système sous brevet Legrand, même si nous sommes en discussion avec d’autres industriels.

 

© QUEREL, Xavier / LEBON, Philippe / PRODIGIOUS. La Renault Zoé en charge sur une prise Green up.

© QUEREL, Xavier / LEBON, Philippe / PRODIGIOUS.
La Renault Zoé en charge sur une prise Green up.

© Legrand

© Legrand

Pensez-vous que les industriels et le grand public sont prêts pour ces technologies ?

L’offre de mobilité électrique est en train de s’étoffer. C’est à travers ce mouvement d’une offre électrique graduée et plus large que va se construire le marché. Aucun marché ne se construit avec un monoproduit ou une monosolution.

C’est bien un mix d’offres très larges qu’il faut construire et c’est ce qui est en train de se passer, même s’il prend plus de temps que prévu.

 

Que pouvez-vous dire des marchés nationaux et internationaux en termes de croissance, d’opportunités et de produits aujourd’hui ?

La France est aujourd’hui dans une situation conjoncturelle moins bonne que celle des marchés internationaux. Nous avons donc un marché français qui est inférieur à la moyenne du groupe, pour des raisons conjoncturelles. Ce qui en revanche est intéressant et peut-être lié d’ailleurs, c’est qu’il s’agit également d’un marché sur lequel il y a des terrains d’innovation assez favorables.

Ce marché est en train d’atteindre la maturité sur plusieurs aspects. Tout d’abord, la maturité technologique : nous avons une infrastructure électrique et numérique de qualité, avec une filière forte, depuis les producteurs, les réseaux jusqu’à toute la chaîne industrielle que nous sommes : distributeurs de matériel électrique, installateurs et fédérations professionnelles. Il y a bel et bien une filière de l’excellence dans l’électrique et le numérique en France. Cela implique que le groupe Legrand a la capacité à construire avec cette filière forte, sur le mouvement de la maîtrise de l’énergie ; depuis le Grenelle, un vrai mouvement a été enclenché ; sur la mobilité électrique, nous sommes aussi le premier marché mondial. Nous avons un niveau d’équipement numérique très élevé. Je considère que le marché français, dans une conjoncture difficile, a des capacités fortes à se régénérer sur les nouvelles technologies. C’est pourquoi je vois des points d’optimisme, au-delà du contexte conjoncturel immédiat

L’autre ingrédient intéressant, c’est que le groupe Legrand a construit au cours de son histoire une notoriété de marque forte et une vraie relation de partenariat avec sa filière de distributeurs et d’installateurs. Nous sommes également un des pays qui contribuent à alimenter assez fortement les réflexions du groupe à travers l’innovation commerciale, en communication, en marketing, etc. Il y a un équilibre, entre le « techno push » des SBU et le « market pull » des équipes marketing et commerciales, qui font remonter les attentes des clients afin que Legrand propose les bonnes solutions à ces marchés Ce qui fait qu’un produit/ système est réussi dès son arrivée, c’est l’adhésion du client et son appropriation immédiate.

En synthèse, je dirais que le contexte actuel nous offre de nouvelles opportunités qui doivent être saisies. Nous saurons être entreprenants et audacieux. Il faut savoir innover, sur les produits, mais aussi sur la façon de les communiquer et de les vendre, et c’est ce que nous souhaitons faire.

Laisser un commentaire

Laissez un commentaire en remplissant les champs ci-contre ou utilisez votre compte