Interview : Jacques Chanut, président de la Fédération Française du Bâtiment

(c) Jean Christophe Marmara_Figarophoto

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j3e – Quel est votre constat économique à l’automne 2015 sur le secteur du bâtiment ?

Jacques Chanut – Les prévisions que nous avions faites en début d’année se confirment, malheureusement, en termes de perte d’activité et d’emplois. Sur les sept premiers mois de 2015, on voit une chute de presque 6 % des mises en chantier pour le logement neuf et un recul de 11,7 % en résidentiel. Cela est conforme à nos prévisions pour 2015, avec une perte d’emplois de 40 000 à 45 000 postes, soit un chiffre un peu supérieur à ce que nous avions imaginé. Les dépôts de bilan ou les liquidations s’accélèrent : on est à 2,5 de plus que l’année dernière, qui était déjà mauvaise.
L’année 2015 n’est pas bonne dans notre secteur. Les entreprises souffrent en termes de trésorerie et de rentabilité, les petites structures souffrant évidemment plus que les moyennes, qui elles-mêmes souffrent plus que les grosses. En effet, la fragilité de la structure financière d’une entreprise est en général proportionnelle à sa taille.
De nombreuses petites et moyennes entreprises ont des problèmes de trésorerie. Une enquête récente de la BTP Banque le confirme.
Nous espérons un redémarrage à la fin de l’année 2015. Quelques facteurs sont encourageants, notamment le logement neuf individuel. Ces ventes ont repris du souffle en début d’année. Il faut 200 jours environ entre le moment de réservation d’une maison et le démarrage du chantier. En toute logique, sur cette fin d’année le marché de la maison individuelle devrait repartir.
Celui du logement neuf en collectif, en revanche, devra attendre probablement jusqu’à avril ou mai 2016, car le délai entre la signature et le commencement effectif du chantier est bien plus long.
Nous espérons une amélioration de la situation avant fin 2015, mais une embellie réelle serait plus probable en 2016, à condition qu’un soutien plus fort à la partie primo accédants soit mis en place. C’est ce qui manque aujourd’hui à nos clientèles : ces fameux jeunes qui achètent leur résidence principale pour la première fois.
Nous avons réclamé pour le projet de loi de finance 2016 une mesure complémentaire qui solvabilise plus de gens. Nous espérons être entendus pour le rectificatif car ce n’était pas le cas dans le projet de loi initial.
Pour que ce marché du logement neuf reparte de manière plus stable, il faut bien entendu maintenir les mesures efficaces, comme le Pinel et autres, mais également renforcer le prêt à taux zéro pour que les primo accédants puissent se solvabiliser plus facilement.
Le marché de la rénovation, quant à lui, est un peu atone. Selon l’expression consacrée dans le secteur du bâtiment, le téléphone « re sonne », les devis se multiplient. Nous espérons un redémarrage, ce qui implique que le Cite (Crédit d’impôt transition énergétique) soit maintenu pour l’année prochaine, ce qui est inscrit dans le projet de loi de finance, et nous nous en réjouissons. Nous demandons, pour accompagner la maturation de ce marché de la rénovation énergétique, que les résidences secondaires puissent bénéficier elles aussi du Cite.
Cela pour deux raisons. Premièrement, ces résidences se situent le plus souvent dans des territoires plus ruraux, qui sont ceux qui souffrent le plus. Beaucoup de petites structures artisanales y sont implantées. Les secteurs géographiques les plus en difficulté pourraient ainsi bénéficier d’un petit regain de marché.
Deuxièmement, cette frange de clientèle a moins de problèmes de financement que d’autres et peut rechercher un crédit d’impôt avec un effet d’aubaine qui serait assumé, ce qui pourrait faire redémarrer les choses dès 2016. C’est une demande que nous avons transmise aux parlementaires qui suivent le budget logement pour qu’ils puissent porter un ou deux amendements lors des discussions sur ce projet de loi de finance. Même si ce n’est pas un crédit d’impôt complet, toute incitation fiscale à enclencher des travaux en 2016 aurait un grand effet dynamisant pour nos petites entreprises dans ces territoires plus ruraux.

j3e – En ce qui concerne le tertiaire, pourriez-vous faire un zoom ?

Jacques Chanut – En termes de suivi très technique, c’est quelque chose d’un peu compliqué, encore plus que dans le logement. Il semblerait qu’il y ait une reprise d’intérêt pour ce marché, mais c’est loin d’être massif, bien que les attentes soient importantes.
Bien sûr, il reste la grande inconnue qu’est la commande publique. On entend un discours très alarmiste, voire anxiogène, de la part des collectivités. Et des réponses assez précises, pour essayer, malgré les baisses de dotation, d’encourager les collectivités qui investissent de la part du gouvernement, avec plusieurs mesures d’accompagnement pour les communes qui continuent à investir. Une mesure assez simple à comprendre est que lorsque vous faites l’entretien de votre patrimoine, dans la comptabilité publique c’est une ligne qui entre en fonctionnement et non en investissement. Or, en ce qui concerne la ligne fonctionnement pour les collectivités publiques, elles payent TTC sans possibilité de récupérer la TVA avec le fameux FC TVA. Est prévu dans le projet de loi de finance pour 2016 que toutes les collectivités qui feraient des travaux de rénovation de leur patrimoine, bien que ce soit dans la ligne de fonctionnement, pourront récupérer la TVA. Cela leur donne 20 % d’effet de levier supplémentaire. C’est intéressant, notamment pour les petits travaux qui concernent souvent les plus petits de nos artisans et entrepreneurs.
Côté profession, nous n’avons jamais été autant « dans le dur » depuis 2008 sur le plan financier. Nous sentons en revanche des perspectives de reprise, mais qui ne suffisent pas à engendrer tous les mois des comptes d’exploitation équilibrés ou des payes. C’est très difficile pour nos entreprises, mais nous n’avons jamais autant observé de signes de reprise que maintenant pour les mois et semaines à venir en maison individuelle, en collectif et en travaux divers.

j3e – Si on se penche sur le côté innovation, éco-efficacité énergétique, nouvelles solutions, bâtiment connecté, est-ce que chez vos adhérents vous sentez que les choses bougent ? Comment voyez-vous ces sujets ?

Jacques Chanut – Il y a deux éléments. D’abord, nous nous efforçons de répéter partout que le développement du secteur du bâtiment se fera par l’innovation, et ce dans tous les corps de métier.
Au-delà de ce qu’un syndicat professionnel peut faire, c’est-à-dire préparer ses adhérents à ces nouveaux marchés, les informer et les former, il est bien évident que l’effet déclencheur reste le client lui-même. Étant donné que les clients sont de plus en plus informés des nouvelles technologies qui peuvent être liées à la construction et à la rénovation, c’est souvent eux qui sont les catalyseurs pour se tenir informés, faire des propositions de produits. Je n’ai personnellement aucune inquiétude, surtout pour les corps d’état techniques, sur le fait que les entreprises sauront s’adapter à la demande de leurs clients. Elles l’ont toujours fait et elles le feront toujours. Il est naturel pour un artisan, pour un entrepreneur, de s’adapter à sa clientèle. Il faut être certain que le marché soit suffisamment mûr pour être intéressant pour les entreprises. Il semble que ce soit le cas aujourd’hui, étant donné la demande croissante.
Nous essayons, en partenariat avec la FFIE, d’être à la fois attentifs et force de proposition ou d’information à ce sujet-là.

j3e – Comment, selon vous, ce mouvement d’innovation pourrait-il être accéléré ?

Jacques Chanut – C’est très simple, je résumerais cela en deux mots : informer et expliquer. Ce sont toujours les mêmes mots, à appliquer à nos clients pour susciter le marché, mais également à nos artisans et entrepreneurs pour qu’ils puissent y répondre.
Ce sont des fondamentaux, il ne faut pas croire que le monde du bâtiment soit à la traîne à ce niveau-là, bien au contraire. Il faut que le marché réponde présent.

j3e – Est-ce que l’export, pour les entreprises d’une certaine taille, est une solution ?

Jacques Chanut – Je pense qu’il faut éviter de se bercer d’illusions sur le thème de l’export. Très peu de PME y vont. Ce sont plutôt les majors, sur des marchés globaux, où ils arrivent à apporter une valeur ajoutée, une technicité, un savoir-faire qui leur permet d’emporter des marchés à l’export.
Sur des marchés plus diffus, ou très « alloties », c’est difficile à l’export, parce qu’on n’apporte pas un savoir-faire qui ne peut pas être dupliqué ailleurs, ni un produit spécifique qu’on ne trouve pas dans le pays d’accueil. La partie export se fait souvent avec des entreprises locales et de fortes collaborations, joint ventures et autres, mais je ne pense pas que ce soit naturel pour le secteur d’assurer une position de leadership et de développement.
Avec les besoins déjà présents en France, il suffirait qu’on parvienne à faire mûrir un certain nombre de marchés, comme la rénovation énergétique, la rénovation des bâtiments (il y a 33 millions de logements à rénover en France) ou la construction de logements neufs pour répondre à la demande. Cela devrait suffire au besoin des entreprises nationales, pour le marché du bâtiment.

j3e – Quels sont vos challenges pour 2016 en tant que Fédération ?

Jacques Chanut – Qu’il y ait des chantiers qui se fassent dans des conditions de concurrence loyale.
Nous en avons deux : s’assurer que la reprise s’installe durablement et que nos entreprises puissent répondre à ces marchés dans un environnement de concurrence loyale. C’est-à-dire, en clair, de continuer à se battre au moment de la reprise de la fraude au détachement pour que l’on retrouve ainsi un modèle économique et social qui nous permette de qualifier, d’insérer et d’embaucher, et donc d’assurer la pérennité de nos entreprises.

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