Entretien Bruno Gaudin : Composition de lumière

Bruno GAUDIN, Architecte DPLG, Bruno Gaudin Architectes
Bruno GAUDIN, Architecte DPLG, Bruno Gaudin Architectes

Bruno Gaudin, architecte DPLG, et Virginie Brégal, architecte, ont fondé leur agence en 1998, dans un ancien atelier industriel du 11e arrondissement. Bruno Gaudin est parallèlement enseignant à l’École d’architecture de Paris-La Villette. Ils s’intéressent à de multiples typologies d’édifices publics et réalisent ainsi des projets dans des domaines aussi divers que celui des ouvrages d’art, des équipements sportifs, des bibliothèques, des espaces tertiaires, de l’hospitalier, du logement… ou encore le dessin de mobiliers au sein des projets. Ce très large champ de questions amène l’agence à concevoir des projets à des échelles allant de l’urbain jusqu’au design – les luminaires du métro parisien, par exemple. Depuis plusieurs années, l’atelier a mené des opérations complexes de rénovation et restructuration de bâtiments dédiés à des services publics (BNF, hôtels de police, centre d’art…), acquérant ainsi une expérience certaine dans ce domaine de la conception et du suivi de réalisation.

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Fort d’une expérience très diversifiée aussi bien dans le neuf que dans la rénovation, Bruno Gaudin estime que l’invention ne doit pas être entendue comme la nécessité d’être visible, mais comme le moyen d’apporter une réponse pertinente aux questions posées ou à celles jugées essentielles. Ce n’est donc pas l’image qui prime mais la capacité d’une forme, d’une structure, d’une mise en œuvre, d’une lumière à donner naissance à un lieu singulier, un vide hospitalier, un intérieur habitable.

Lumières : En quoi, selon vous, la lumière se trouve-t-elle au centre de l’architecture ?
Bruno Gaudin : La matière lumière constitue un point essentiel de la culture architecturale qui nous réunit et en même temps permet de nous différencier. Chacun va interpréter cette idée avec son propre imaginaire avec deux grandes polarités : le contexte urbain dans lequel on inscrit une intervention architecturale, et le lieu que l’on fabrique, autrement dit, la pensée de l’intérieur de l’édifice. Or, ce « dedans » est fortement qualifié par la lumière qui devient l’essence de l’édifice, de son caractère unique. Selon le bâtiment, l’intention par rapport à la lumière diffère. Par exemple, dans le cadre d’un programme de logement social, on constate que les surfaces ont tendance à diminuer ; la qualité de la fenêtre et donc de la lumière deviennent d’autant plus essentielle pour rééquilibrer l’espace. Ainsi, au lieu de créer de petites ouvertures, on favorisera des fenêtres généreuses pour baigner les pièces de lumière. En revanche, dans un bâtiment public, le travail de la lumière est plus complexe. Par exemple, pour la médiathèque de Stains, nous sommes partis de l’idée de fabriquer une cour couverte en imaginant une lumière naturelle douce, obtenue par le truchement de percements ponctuels dans la toiture, qui donne un fort sentiment d’intériorité et de légèreté.

© Bruno Gaudin Architectes. Photographe Takuji Shimmura

Comment projetez-vous cette lumière ? À quel moment décidez-vous de lui donner plus ou moins de légèreté ou de générosité ?
La forme architecturale et sa lumière naissent à la convergence de multiples intentions et nécessités. La structure, le climat, la lumière et le caractère public du lieu sont des notions essentielles qui ont guidé notre démarche. Pour la médiathèque de Stains, la voûte en bois qui abrite les lecteurs donne la grande échelle du lieu, sa dimension publique. Nous ne voulions pas climatiser, donc nous avons d’emblée renoncé à une voûte entièrement vitrée notamment pour éviter les échauffements solaires trop importants. Notre choix s’est orienté vers une couverture ponctuée de trous qui pouvaient « fabriquer » une lumière naturelle plus intérieure. La structure en lames de bois croisées est dessinée pour diffracter la lumière en de multiples reflets et faire disparaitre la source elle-même de la lumière. Ensuite, nous avons trouvé une solution d’éclairage artificiel qui ne laisse pas voir les sources lumineuses afin de renforcer cet effet et faire en sorte que le plafond entier soit lumière. C’est cette lumière qui donne l’identité du lieu. Tout le travail du projet consiste à faire converger ces idées dans une forme qui les rassemble en un seul trait. D’ailleurs, à Stains, cette façon de tresser le toit vient fondamentalement de la lumière qui se trouve à l’origine de la structure. Ainsi, la disposition en quinconce de petites barrettes lumineuses vient révéler la profondeur de cette nappe et joue de ces multiples facettes de bois par ces éclats de lumière qui se renvoient les uns aux autres et forment cette qualité de lumière particulière. C’est bien sûr l’aboutissement d’un travail d’équipe avec les ingénieurs de la structure et les concepteurs lumière, chacun apportant sa propre vision du lieu pour composer avec nous la lumière.

“Nos projets lumière
se conçoivent autant
à partir de savoir-faire
que d’imaginaire”

Vous abordez toujours l’éclairage artificiel avec un concepteur lumière ?
Tout dépend de la nature du bâtiment. Par exemple, nous avons mis au point une façon de dessiner des bureaux dans nos bâtiments à Rennes pour le siège du bailleur social, Archipel Habitat : plutôt que d’encastrer dans des faux plafonds des luminaires carrés, rectangles ou ronds, on a plutôt décomposé les éléments nécessaires à un bureau ; en gardant la pleine hauteur, on a placé des îlots acoustiques, et des points lumineux qui flottent dans ce grand volume. L’éclairage direct et indirect, réalisé à l’aide d’une ligne lumineuse très sobre, révèle ainsi cette hauteur d’une façon très simple mais bien particulière. À l’agence, nous avons pris l’habitude d’être attentifs aux outils de lumière, et en général, nous choisissons nous-mêmes les terminaux d’éclairage en vérifiant les flux lumineux, les photométries, les rendements, etc., avec des exigences importantes tant en ce qui concerne l’économie générale du projet que la qualité de la lumière.
En tant que prescripteur, on a un rôle à jouer ; si l’on ne prête pas attention à la lumière, que se passe-t-il ? La production industrielle risque de tirer vers le bas, au moins cher et au détriment de la qualité. C’est ce qui s’est passé avec la LED dont l’argument de vente portait uniquement sur la consommation et la durée de vie. Si on ne se montre pas vigilant, on risque de se retrouver dans quelques années avec des bâtiments dotés d’un éclairage catastrophique. Bien entendu, aux côtés des concepteurs lumière, comme 8’18’’, avec qui nous travaillons depuis longtemps, nous apprenons beaucoup, comme si, d’un projet à l’autre, nous continuions notre discussion. Depuis une dizaine d’années, nous collaborons avec Georges Berne sur la bibliothèque Richelieu ; certaines pièces ont été construites au XIX siècle autour de la lumière du jour pour la faire pénétrer au cœur du bâtiment. Notre travail porte à la fois sur cette lumière naturelle et l’éclairage artificiel avec une approche différente selon les salles de lecture pour en révéler les qualités propres. C’est de cette familiarité de la discussion que naissent nos projets lumière qui se conçoivent autant à partir de savoir-faire que d’imaginaire. Le poète allemand Friedrich Hölderlin, écrit « l’homme habite en poète » ces mots inspirent notre approche de la lumière, mais sans oublier qu’elle se fabrique, se mesure, se construit aussi. Nous nous efforçons de cultiver ces deux dimensions.

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