Lumières N° 33 – Dossier : Éclairage des musées

Dossier Musées - Musée des Arts décoratifs, Paris
© iGuzzini. Photo Didier Boy De La Tour – Musée des Arts décoratifs, Paris – Concepteur lumière : Voyons Voir Agencement : Roberto Ostinelli & Partners Solution éclairage : iGuzzini

Lumières N° 33 – Dossier : Éclairage des musées – INTERVIEW de Philippe Collet, concepteur lumière Abraxas Concept – EXEMPLES : Musée Yves Saint Laurent à Marrakech – Musée des Arts décoratifs, Paris – INTERVIEW de Stéphanie Daniel, conceptrice lumière, Agence Stéphanie Daniel

« L’éclairage de musée n’existe pas », affirme Philippe Collet, concepteur lumière, Abraxas Concepts, lui, l’éclairagiste spécialisé, le faiseur de lumière pour les musées, a-t-on envie de dire. En effet, les exemples sont nombreux qui nous prouvent qu’à chaque exposition, sa lumière, voire parfois chaque œuvre ! Je me souviens d’une visite nocturne, quasiment à la veille de l’ouverture, du chantier éclairage du musée du quai Branly. Alors que Georges Berne, concepteur lumière aguerri dans le domaine s’il en est, venait de finir les réglages, plusieurs conservateurs se sont succédé et ont demandé des ajustements pour tel espace, telle présentation… C’est dire en effet si la perception de l’art et de sa lumière (l’un ne va pas sans l’autre) est l’interprétation subjective de l’observateur.

 

« L’ÉCLAIRAGE DE MUSÉE N’EXISTE PAS »

Après avoir été pendant plusieurs années créateur de lumières de théâtre et d’opéra, Philippe Collet concentre aujourd’hui son travail sur l’éclairage muséographique et architectural. Concepteur lumière de nombreux musées et salles d’exposition, il a réalisé notamment l’ensemble de l’éclairage du « Nouvel Orsay » et du musée d’Orsay. Après Monet en 2010, il signe la mise en lumière de l’exposition Edward Hopper aux galeries nationales du Grand Palais, deux des plus grands succès d’exposition en France.

Philippe COLLET, concepteur lumière, Abraxas Concept
Philippe COLLET, concepteur lumière, Abraxas Concept

Pourquoi, selon vous, « l’éclairage de musée n’existe pas » ?
Philippe Collet – Il faut parler d’éclairage des musées, avec un « s », car il n’existe pas de règles générales que l’on peut appliquer à tous les musées. Cluny, Orsay ou la Cité des sciences ont des attentes différentes. Orsay, par exemple, est un lieu et en même temps une collection. Il est donc nécessaire avant tout de maîtriser son environnement, de bien comprendre la relation du visiteur à l’espace. Puis vient la question de la conservation, qu’est-ce qu’on présente ? Bien évidemment, on n’éclaire pas de la même façon un tableau, une sculpture, des textiles…, la lumière a des conséquences sur les contrastes, l’accessibilité, dans le sens de rendre les œuvres accessibles à tout le monde. Ces trois approches (le lieu, les œuvres, le conservateur) composent le travail du technicien, de l’éclairagiste qui va considérer les possibilités de la mise en lumière dans les limites du budget. Ces limites sont déterminantes pour les choix que nous opérons.

Vous voulez parler du choix des matériels ?
Oui, car le concepteur lumière peut se prêter à rêver, mais il doit redescendre sur Terre car le budget est le nerf de la guerre. Prenons la LED, par exemple : les progrès ont été notables ces dernières années, mais elle reste un produit très cher. Les musées ne peuvent pas rénover la totalité de leur parc en LED ; même les petits musées n’y parviennent pas, le peu de moyens dont ils disposent est consacré à la conservation des œuvres. Pourtant, paradoxalement, cette technologie est moteur de rénovation et a le mérite d’attirer l’attention sur l’éclairage, de faire prendre conscience de son importance et suscite des interrogations et une réflexion nouvelle quant à la manière d’éclairer. Cette situation est assez typiquement française d’ailleurs, car nous sommes l’un des rares pays à faire intervenir des concepteurs lumière pour éclairer les musées et quasiment les seuls à utiliser des cadreurs (à Orsay, il doit y en avoir environ 3 000 !) qui nécessitent beaucoup de réglages : on règle l’intensité, on coupe le flux lumineux, on gère l’implantation en fonction de l’œuvre, etc. On ne peut pas se contenter de poser un projecteur et de l’orienter, cela ne fonctionne pas ainsi, l’intervention d’un spécialiste est indispensable. Par ailleurs, l’implantation des appareils peut se révéler un véritable casse-tête, et je ne parle pas seulement des musées patrimoniaux où nous devons souvent faire face à de nombreuses difficultés techniques.

Comment abordez-vous ces difficultés d’installation ? La miniaturisation des luminaire LED n’a-t-elle pas permis d’apporter des solutions ?
En effet, les atouts de la LED prennent ici toute leur importance : les luminaires de dimensions réduites et donc peu encombrants sont facilement dissimulables et ils proposent de très faibles consommations électriques. Des solutions faisant appel à des systèmes de gestion peuvent être efficaces, notamment pour l’éclairage des vitrines qui exposent des objets fragiles et qui n’ont pas besoin d’être éclairés en permanence… Pour autant, si l’on doit éclairer une œuvre à 50 lux, il est plus judicieux de contrôler les apports de lumière du jour en occultant les ouvertures, afin de garder un niveau d’éclairement constant, que de vouloir faire varier l’éclairage artificiel !
Si l’on résume, le projet d’éclairage est tributaire de l’offre LED, des contraintes architecturales, de la protection du patrimoine et de la conservation des œuvres.

Quelle place reste-t-il à la conception lumière dans tout cela ?
Il faut rester pragmatique et ne pas s’imaginer jouer les artistes de la lumière, mais pour ma part, j’y trouve quelque chose de rassurant, car il y a un côté « je ne pouvais pas faire autrement ! » qui me convient bien. Il faut savoir naviguer entre le rêve et la réalité et convaincre les architectes et les scénographes. Les échanges avec le conservateur ont souvent lieu plus tard, lorsque l’éclairage est en place, et il n’est pas rare que l’on doive, même à ce stade, modifier les réglages en fonction de ses demandes. Pour le conservateur, chaque œuvre est spéciale, elle doit faire passer une émotion particulière, et donc recevoir une lumière spécifique.

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MUSÉE YVES SAINT LAURENT À MARRAKECH

Musées –
© Erco. Photo Christian Schaulin – Maître d’ouvrage : Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent – Architecture : Studio KO – Conception lumière : Akari-Lisa Ishii, I.C.O.N. – Scénographie et conception de l’exposition : Christophe Martin – Éclairagiste scénographie : Sébastien Debant

Le musée Yves Saint Laurent récemment inauguré à Marrakech apparaît comme un joyau de l’architecture muséale contemporaine. À l’intérieur du bâtiment monolithique en brique conçu par Studio KO, le visiteur est surpris par un concept d’exposition spectaculaire qui évoque la scène et le théâtre. La technique d’éclairage LED Erco met en valeur les couleurs et les textures des modèles haute couture emblématiques d’Yves Saint Laurent présentés dans une salle entièrement noire.

La salle d’exposition permanente du musée est l’œuvre de l’architecte et scénographe français Christophe Martin, qui a délibérément choisi de ne pas mettre en scène une rétrospective classique dans le nouveau musée de Marrakech. Pour des raisons de conservation, les œuvres présentées sont remplacées à intervalles réguliers par d’autres modèles haute couture de la collection de la Fondation Pierre Bergé, qui compte au total plus de 3 000 pièces. Cette mesure a permis de ne pas les exposer trop longtemps. C’est pour cette même raison que la technique LED a été choisie pour l’éclairage. Akari-Lisa Ishii, conceptrice lumière, a conçu l’éclairage architectural du musée : de la cour d’entrée dotée d’un monolithe sur lequel se détachent les lettres YSL, jusqu’à la boutique du musée, en passant par l’auditorium. Akari-Lisa Ishii explique : « Les LED n’émettent presque pas de rayonnement thermique et UV, ce qui constitue un atout majeur lors de la mise en lumière des textiles sensibles et très précieux. »

Le visiteur accède au foyer du musée par l’étroite allée entre des murs en brique et la cour d’entrée, baignée de soleil, présentant un logo YSL à hauteur d’homme – mis en scène de manière spectaculaire, à la tombée de la nuit, au moyen de deux projecteurs Beamer. Il est ensuite guidé, sur la droite, vers la salle d’exposition permanente.

Dans l’entrée, un élément accrocheur accentué par l’éclairage de deux projecteurs contours LED Optec attire le regard : c’est la célèbre « robe Mondrian » de 1965, qui semble surgir des ténèbres. Avec ses couleurs et sa géométrie, elle apporte un effet de surprise dans l’écrin noir.

Puis le visiteur découvre les cinquante modèles exposés sur des mannequins. Cette forme d’éclairage, qui dramatise la mise en scène, témoigne de la relation qui unit Christophe Martin au théâtre. Après avoir terminé ses études d’architecture, il a travaillé pendant plus de douze ans à la création de décors d’opéra et de théâtre. Le confort visuel, extrêmement important pour les spectateurs qui assistent à un opéra ou à une pièce de théâtre, l’est tout autant pour les visiteurs d’un musée. L’éclairage d’accentuation, réalisé avec des projecteurs contours Optec, modèle et délimite nettement les textures, les broderies, les volants et les drapés, faisant même ressortir les vêtements noirs sur fond noir.

La précision de la technique d’éclairage LED garantit ce confort visuel élevé dans l’espace réservé à l’exposition, tout en évitant que les visiteurs du musée ne soient éblouis. « Pour moi, la lumière est l’élément le plus important d’une scénographie, explique Christophe Martin. Il est essentiel que les différentes pièces exposées soient parfaitement éclairées pour que l’ensemble de la mise en scène produise l’effet voulu. »

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MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS, PARIS

Le Musée des Arts décoratifs de Paris est un musée privé, reconnu en 1901 d’utilité publique, qui présente des collections sur le design, la mode et les tissus, la publicité et le graphisme. Il conserve entre autres une très importante collection de bijoux qui compte plus de sept mille pièces datant du Moyen Âge jusqu’à l’époque contemporaine. On peut y voir des objets réalisés en matériaux traditionnels comme les métaux précieux, les pierres et les émaux, mais aussi des bijoux fantaisie en matière plastique, datant en particulier des années 1960.

Dossier Musées – Musée des Arts décoratifs, Paris
© iGuzzini. Photo Didier Boy de la Tour

En 2004, l’aménagement de la Galerie des Bijoux avait été confié à Roberto Ostinelli, architecte suisse, qui avait souhaité donner une impression de faste et d’abondance. L’éclairage, alors basé sur l’utilisation de la fibre optique, faisait scintiller les bijoux. Au cours de l’année 2019, la Galerie des Bijoux a fait l’objet d’une modernisation qui a permis d’exposer les dernières acquisitions sous un nouvel éclairage LED, conçu par l’agence Voyons Voir.

Dossier Musées – Musée des Arts décoratifs, Paris
© iGuzzini. Photo Didier Boy de la Tour

Les appareils iGuzzini ont été choisis après une série de tests. La configuration apportée à l’aménagement dès la première intervention de Roberto Ostinelli n’a pas changé. Les reflets qui n’ont pas pu être éliminés ont été exploités pour créer une illusion d’optique : les bijoux sont agencés dans les vitrines selon la position qu’ils occuperaient sur un corps humain, et avec le reflet, le visiteur voit le bijou sur lui-même. La température couleur choisie de 4 000 K met l’or en valeur et fait resplendir les pierres précieuses, ainsi que les émaux.

En janvier 2020, la collection a été présentée au public avec la nouvelle installation d’éclairage, qui a permis de libérer les espaces grâce aux projecteurs Palco Low Voltage de faibles dimensions. Le projet d’éclairage de l’agence Voyons Voir a créé une atmosphère onirique et magique : dans un lieu sombre, le précieux de chaque pièce est révélé par des faisceaux de lumière d’une extrême précision, sans qu’on en perçoive l’origine. Les visiteurs évoluent parmi ces bijoux sous les faisceaux lumineux des Laser Blade qui se font totalement oublier au plafond. Le nouvel éclairage a été prévu aussi pour accueillir le programme 2021-2022 et les expositions : L’Orient de Cartier (2021) et Histoire du bijou et de la parure (2022).

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FÉDÉRATION DES CONCEPTEURS D’EXPOS XPO

Stéphanie DANIEL, conceptrice lumière
Stéphanie DANIEL, conceptrice lumière, Agence Stéphanie Daniel

par Stéphanie Daniel, conceptrice lumière, Agence Stéphanie Daniel

Fondée en 2019, la Fédération XPO rassemble les associations de concepteurs d’expositions. Son objectif : représenter, faire reconnaître et défendre la diversité et le professionnalisme de tous les syndicats et associations concernés.

Il nous a semblé important et primordial de nous fédérer pour nous affirmer, aux yeux de nos commanditaires, comme des partenaires aux savoir-faire créatifs complémentaires et non pas concurrentiels afin de promouvoir et de défendre les différents métiers de la conception des expositions.

En effet, les métiers de l’exposition sont mal connus et souffrent trop souvent d’amalgames aux yeux des maîtres d’ouvrage et du grand public, au regard de « qui fait quoi ? ».
La Fédération XPO regroupe sept associations fondatrices :
– deux de scénographes (théâtre et exposition) : l’Union des scénographes (UDS) et l’Association Scénographes ;
– deux de muséographes : Les Muséographes et l’Association professionnelle des muséographes (APM) ;
– les concepteurs d’éclairage : l’Association des concepteurs lumière et éclairagistes (ACE) ;
– les producteurs d’expériences numériques : l’Association des producteurs d’expériences numériques (PXN) ;
– designer graphique, designers : l’Alliance France Design (AFD) ;
– et deux membres partenaires : Manifesto et Teo Exhibition.

Dans un premier temps, il a été essentiel de définir, ou plutôt redéfinir, les rôles et spécificités de chaque métier, dans un esprit collaboratif : nous sommes tous convaincus qu’une exposition est avant tout un travail d’équipe. XPO prône l’importance et la singularité de chaque corps de métier et milite pour que chaque compétence soit présente au sein d’une équipe : « Des experts réunis au service d’un même projet ».
Se fédérer est également une force face aux pouvoirs publics et aux maîtrises d’ouvrage.

En mai 2020, la Fédération des concepteurs d’expositions a appelé à la création du Centre national de l’exposition, une agence publique autonome : pourquoi ? Quels sont les objectifs ? Comment les acteurs de la lumière (scénographes, concepteurs lumière) interagissent-ils avec le CNE ?
Pendant le confinement, et sous l’impulsion de Laurence Bagot, une tribune a été publiée dans Le Monde le 12 mai 2020, signée par 120 membres de XPO. Pendant sa rédaction, l’idée a germé de proposer la création d’un Centre national de l’exposition (CNE) sur le modèle du Centre national du cinéma, du théâtre ou du livre, car nous nous sommes rendu compte que, lors du premier confinement, tous les représentants des différents milieux culturels avaient été invités à exprimer leurs problématiques respectives liées à la Covid, tandis que les métiers de la conception d’exposition n’étaient pas représentés.
Les musées et autres institutions avaient été conviés, pas les maîtres d’oeuvre, concepteurs d’exposition, ni autres métiers indépendants liés à l’exposition, comme les socleurs, les régisseurs, etc.).
Cet appel à la création du CNE a reçu un très bon accueil auprès des professionnels et a rassemblé plus de 300 signataires en quelques semaines.

Où en est-on aujourd’hui ?
Au vu du contexte général et des objectifs multiples et ambitieux d’XPO, il a été décidé de laisser un peu de côté le CNE et de se consacrer essentiellement aux différents objectifs listés lors de la création des statuts.
– Objectifs généraux : comme représenter les intérêts communs, mutualiser, favoriser les échanges et défendre les différentes associations ;
– promotionnel : donner de la visibilité aux métiers de l’exposition ;
– professionnels et déontologiques : mise en relation des métiers ;
– politiques et juridiques : être un interlocuteur des ministères et participer aux réflexions sur la législation de nos métiers, faire reconnaître l’exposition comme une oeuvre collective… ;
– pédagogiques : être présents et experts dans différentes formations proposées et créer des formations transversales.
Grâce au dynamisme de notre présidente Adeline Rispal, il est encourageant de voir le chemin parcouru depuis la création d’XPO en juin 2019 et toutes les actions déjà réalisées, tous les contacts et passerelles créés, tous les chantiers et groupes de travail formés. Cependant, le bout du chemin est encore loin… Le travail à mener est colossal, mais tellement passionnant.
C’est galvanisant de voir que chaque petite pierre apportée à l’édifice rend nos actions et notre existence plus visibles.

Agence Stéphanie Daniel
© Agence Stéphanie Daniel

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