Anne Bureau, Wonderfulight : du design à la conception lumière

Anne Bureau, Wonderfulight – © Madeleine Lemaire
Anne Bureau, conceptrice lumière, agence Wonderfulight – © Madeleine Lemaire

Il y a 30 ans, Anne Bureau croise le chemin des pionniers de la conception lumière, qui l’orientent dans son choix de carrière. Depuis, elle ne cesse de créer, d’organiser, d’harmoniser l’ombre et la lumière au travers de projets d’éclairage, de conférences internationales et même de science-fiction…

Anne Bureau, comment s’est faite votre rencontre avec la lumière ?
Anne Bureau – J’ai su assez tôt que je voulais être designer produits. Lorsque je suis rentrée, en 1988, à l’ENSCI Les Ateliers, à Paris, le projet d’intégration était un événement pour l’association le Génie de la Bastille. C’est Yann Kersalé qui s’occupait de l’éclairage et je me suis mise immédiatement dans son groupe : j’y ai attrapé le virus de la lumière et dès ce moment-là, j’ai su que je voulais devenir concepteur lumière. Deux ans plus tard, j’ai fait un stage de 6 mois chez Yann Kersalé. J’ai ensuite rencontré Gérard Foucault qui m’a fait travailler sur quelques projets, et Roger Narboni m’a contactée pour intervenir ponctuellement sur la partie design produits. C’est donc tout naturellement que j’ai choisi la nuit comme sujet de mémoire de fin d’études. Après l’ENSCI, je me suis tout de suite mise à mon compte en tant que conceptrice lumière, avec comme premiers clients l’Agence des gares et Georges Berne de l’Observatoire 1 ; j’intègre en parallèle l’agence Concepto comme chef de projet. En 1998, je gagne mon premier concours (musée de l’Orangerie) en mon nom propre et décide alors de poursuivre mon chemin complètement en indépendante, et je crée l’agence Wonderfulight en 2011.

Comment avez-vous apposé votre propre signature lumière à vos projets ?
Anne Bureau – Les concepteurs avec qui j’avais collaboré m’avaient laissé une grande liberté dans les projets, qu’il s’agisse de l’intérieur ou de l’extérieur : tout en apprenant à leurs côtés, j’avais pu exprimer ma propre vision de la mise en lumière, comment transfigurer la nuit, interpréter sa poésie, cela s’est construit au fil des années. En extérieur, j’avais cette approche «préservons la nuit»: je me souviens d’un concours que j’avais remporté pour une petite ville du Béarn. Le maire avait souligné que j’avais fait un « plan obscurité » plutôt qu’un «plan lumière»! J’avais déjà cette sensibilité, ce souci de préserver les ombres, de respecter l’environnement, de rester modérée dans mes concepts lumière. En intérieur, c’est encore une autre approche. Le projet du musée de l’Orangerie, par exemple, reposait sur un cheminement éclairé, sans objet ostentatoire ; les abat-jour des Nymphéas n’ont pas été conçus pour être vus. Je travaille toujours les volumes, je dessine, je fais des aquarelles. En travaillant avec les architectes je mets au service du site et de leur propos architectural mon approche de la lumière et des ombres. Par exemple, la chapelle Corneille est à l’opposé de l’Orangerie, avec son lustre monumental de 6 m de diamètre ! La lumière a parfois besoin de se matérialiser, les choses ne sont pas figées, il faut s’adapter à l’espace et au temps qui passe aussi.

Chapelle Corneille, Rouen © Eric Peletier
Auditorium régional en la chapelle Corneille à Rouen, 2016. © Eric Peletier

Est-ce que cela signifie que votre approche de la conception lumière a changé au fil du temps ?
Anne Bureau – J’avoue que l’évolution du cadre normatif a un rôle important dans le changement de notre profession et ce n’est pas toujours positif. Si les normes sont nécessaires, elles ne sont pas toujours bien faites… Parfois, la richesse de l’éclairage réalisé dans les limites du cadre normatif se trouve réduite. Le rappel au bon sens peut être nécessaire face à l’inflation normative. Cela devient un vrai défi de répondre à ces exigences, de proposer des projets de qualité tout en essayant de préserver cette poésie de la nuit. Notre métier se complexifie, parfois pour gérer ces contradictions. Nous devons pouvoir répondre à la fois à ceux qui ont les yeux rivés sur leur luxmètre et à ceux qui veulent protéger la faune et la flore. Concernant la protection du ciel nocturne, c’est important de pouvoir maîtriser les émissions lumineuses vers le ciel mais on nous demande aussi de fournir des efforts disproportionnés alors que des sources de pollution lumineuse importante restent sans aucun contrôle. En intérieur, nous rencontrons les mêmes problèmes, c’est le « lux » qui prime et la réduction, à juste titre, de la consommation d’énergie : comment, dans ces conditions, mettre en place un éclairage qui peut vraiment apporter du confort ?

Vous intervenez beaucoup à l’international. Peut-on dire que la conception lumière est universelle ?
Anne Bureau – Ce qui est fascinant, c’est à la fois l’universalité du besoin de lumière et les différences culturelles qui existent dans l’approche de l’éclairage. Pour ma part, je me nourris des échanges avec mes confrères au-delà des frontières, notamment en Amérique du Sud. En 2010, j’ai eu le privilège de participer au premier « Encuentro Iberoamericano de Lighting Design », EILD, à Valparaiso, qui comprenait une série de conférences et d’ateliers sur trois jours. Mon intervention portait sur la lumière naturelle la nuit ! De ce premier événement est né un groupe informel de concepteurs lumière et nous avons poursuivi l’aventure de EILD en 2012 (Mexique), 2014 (Colombie), 2016 (Brésil), et 2019 (Uruguay). Ces échanges ouvrent d’autres horizons. Et, à propos d’universalité, je fais des recherches sur la lumière sur les autres planètes et dans l’Espace, au travers de l’imagerie des films de science-fiction. Cela nous en dit beaucoup sur comment on imagine le futur et notamment le futur de la lumière.

© City of Alingsäs
Workshop “Lights in Alingsäs”. Suède 2013 : The Angel, cimetière Landskyrkogarden. © City of Alingsäs

Parcours…

Après un bac Arts appliqués et une formation à l’École nationale supérieure de création industrielle – ENSCI Les Ateliers –, à Paris, où elle rencontre Yann Kersalé, Anne Bureau travaille avec Roger Narboni et Georges Berne. Elle crée son agence de conception lumière en 1995 et fonde, en 2011, l’agence Wonderfulight. Depuis 25 ans, elle conçoit et assure le suivi technique de l’ensemble des projets confiés à son agence. La multiplicité des sujets, des échelles et des contextes traités depuis le début de sa carrière lui confère une expertise reconnue en France et à l’étranger. Anne Bureau est membre de plusieurs associations professionnelles :
– IALD, International Association of Lighting Designers (membre du conseil d’administration depuis novembre 2019) ;
– ACE, Association des concepteurs lumière et éclairagistes (présidente de 2005 à 2006) ;
– membre du comité directeur de EILD (Encuentro Iberoaméricano de Lighting design).
Anne Bureau donne également des conférences dans de nombreux pays : Angleterre, Danemark, Espagne, Italie, Chili, Mexique…
Aquarelle château de Pierrefonds © Anne Bureau
Aquarelle : concours pour la mise en lumière du château de Pierrefonds, 2006. © Anne Bureau

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