Cahier technique – Obscurité(s)

Infographie de Sdal et Trame noire du site archéologique d’AlUla en Arabie saoudite Paysagistes : agence TER. © infographie : Juliette Maricourt, CONCEPTO
Sdal et Trame noire du site archéologique d’AlUla en Arabie saoudite – Paysagistes : agence TER. © infographie : Juliette Maricourt, CONCEPTO

En conception lumière, l’obscurité est devenue un enjeu et un défi majeur pour maîtriser la pollution lumineuse, protéger le ciel nocturne et préserver la biodiversité. Elle est tout naturellement intégrée dès le début aux projets d’éclairage extérieur et englobée dans l’étude des trames noires en plein développement. Mais nous sommes encore loin d’exploiter les possibilités qu’elle pourrait nous offrir pour réenchanter la nuit de nos villes. Ce dossier fait le point sur la manière dont les conceptrices et les concepteurs lumière abordent le sujet, et en quoi il a transformé leur pratique professionnelle. (Article publié dans Lumières N°38 – Mars 2022)

L’obscurité est définie comme « une absence de lumière » et non pas comme un état ou une ambiance à part entière. Ce mot évoque ainsi à la fois des sensations positives, reposantes, propices à la découverte de la nature et du ciel étoilé, mais il procure aussi des ressentis négatifs, inquiétants ou d’inconfort.
L’obscurité est trop souvent perçue en ville comme un facteur d’insécurité et opposée systématiquement à un défaut d’éclairage censé sécuriser les usagers, sans jamais prendre en compte les faibles capacités de notre vision nocturne.
Pourtant, l’obscurité totale n’existe pas en milieu urbain et même à la campagne, elle est toujours perturbée par nombre de points lumineux, notamment domestiques. En conception lumière, elle est donc devenue un enjeu et un défi majeur pour maîtriser la pollution lumineuse, protéger le ciel nocturne et préserver la biodiversité. Elle est donc tout naturellement intégrée dès le début aux projets d’éclairage extérieur et englobée dans l’étude des trames noires en plein développement. Mais nous sommes encore loin d’exploiter les possibilités qu’elle pourrait nous offrir dans le futur pour réenchanter la nuit de nos villes. Ce dossier permet donc de faire le point sur la manière dont les conceptrices et les concepteurs lumière abordent aujourd’hui ce sujet et en quoi il a transformé leur pratique professionnelle.
Roger Narboni, concepteur lumière, Concepto

Dossier réalisé par Roger Narboni et Isabelle Arnaud

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Photo de la ville de Pornichet la nuit. © Noctiluca
Maîtrise d’ouvrage : Ville de Pornichet – Urbanistes mandataires : Magnum – Paysagistes : Campo – Infrastructure : Arcadis – Mise en lumière : Noctiluca – Mosaïste : Delphine Deltombe – Entreprise sociale et solidaire de recyclage : Bathô © Noctiluca

Nous avons besoin d’une obscurité bienveillante, afin que la lumière rende l’obscurité agréable”

Rozenn Le Couillard, conceptrice lumière, Noctiluca, appréhende la nuit en associant lumière et obscurité en tenant compte des usages et du contexte temporel. Avant de savoir comment, Rozenn Le Couillard se pose la question de quoi et quand éclairer. Préserver l’obscurité fait partie intégrante du projet d’éclairage extérieur.

Comment définiriez-vous l’obscurité ?
Rozenn Le Couillard – C’est la pause essentielle dont les êtres ont besoin, autant l’Homme que la faune et la flore. Cette ressource nécessaire et qui nous est volée par la lumière et que l’on essaie de retrouver. Elle est différente en fonction des lieux et des contextes, selon qu’elle est urbaine, rurale, que l’on se trouve sur une plage, que l’on observe un ciel nuageux ou étoilé… Nous avons besoin d’une obscurité bienveillante, afin que la lumière rende l’obscurité agréable. Notre métier consiste donc à donner ces repères lumineux dans la nuit sans pour autant la supprimer. Il nous faut trouver cet équilibre en travaillant avec beaucoup de finesse, en contrôlant la lumière afin d’offrir des espaces où l’on se sent bien. La lumière, pour moi, représente un vecteur social dans la nuit urbaine et c’est ainsi que je l’aborde dans mes projets. Je m’efforce de rester dans un langage juste et poétique.

Est-ce que ce langage peut être le même en milieu urbain que dans un environnement rural ?
Rozenn Le Couillard – Les petits villages pratiquent beaucoup l’extinction de l’éclairage public à partir de 23 h ; ce qui nous laisse la possibilité d’éclairer d’autres endroits de façon ponctuelle et en douceur, par exemple les chemins qui conduisent à l’école, les marchés nocturnes. De plus, on peut jouer sur les temporalités et limiter les durées d’allumage en fonction des usages et révéler différents éléments du patrimoine. Malheureusement, il arrive que d’autres interventions viennent contrer le projet initial. Il y a deux ans, nous sommes intervenus dans le square Hervo sur le front de mer de Pornichet, avec des niveaux d’éclairage extrêmement bas. L’ambiance y est douce et intimiste sur la promenade piétonne où les gens s’assoient sur les bancs pour regarder vers le large. Dans ce champ de vision apparaît un pont emprunté par les véhicules que nous avions choisi de laisser dans l’ombre. Mais les choix, principalement financiers, de la maîtrise d’ouvrage, ont doté ce pont d’un puissant éclairage, visible de très loin, et qui enlève tout le caractère de douceur particulier au site. Dans les grands projets d’éclairage urbain, je me suis rendu compte que les habitants approuvaient généralement notre choix d’éclairer les trottoirs et pas la voirie, en dessinant les perspectives par des accents de lumière sur certains espaces. On peut même aller plus loin et programmer la gradation de l’éclairage qui permet de baisser les flux à certaines heures ou selon les saisons, par exemple.

Est-ce que le concept d’obscurité est admis aujourd’hui ?
Rozenn Le Couillard – Très certainement, et c’est même une attente de la part des usagers comme des politiques. Nous devons encore beaucoup expliquer et nous organisons de plus en plus souvent des promenades nocturnes qui permettent de se rendre compte de ce qui est agréable et confortable au fil de la déambulation. On a oublié de penser la ville de nuit, charge à nous, concepteurs lumière, d’intervenir et d’être pédagogiques au sein des équipes pluridisciplinaires et de valoriser notre rôle. Les confinements et couvre-feux ont donné lieu à une prise de conscience, de la part des élus, du rôle de la lumière : que veut-on éclairer, quand, quelle ambiance souhaite- t-on proposer. Les collectivités acceptent de ne pas tout éclairer ou tout éteindre. Le fait de préserver des zones plus sombres est de plus en plus admis. Nous travaillons au projet de réhabilitation de la caserne des pompiers Mellinet à Nantes qui va être transformée en logements avec une école et des commerces. Seuls le mail piétonnier et les pistes cyclables vont être éclairés, la chaussée restera dans l’ombre. Autre exemple, le parc Simone Veil à Alençon. Nous avons souhaité réhabiliter les anciennes cours de prison et la tour dans le respect de leurs histoires respectives tout en révélant le ciel et la nuit. La tour, habillée de Corten perforé, est tissée de lumière, comme une dentelle, et invite à une immersion dans la nuit où l’ombre frôle la lumière. n

Propos recueillis par Isabelle Arnaud

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Photo des rives de l’étang de Berre © Lemorse
Rives de l’étang de Berre, Saint-Chamas – Transition vers les rives sombres. Conception lumière : Studio Vicarini © Lemorse

 L’Hypernuit qualifie l’opportunité de concilier obscurité et lumière pour le bien-être du vivant”

Charles Vicarini, concepteur lumière, Studio Vicarini, est à l’origine de la démarche de l’Hypernuit : l’obscurité est en fait un cadre propice à la mise en valeur de certaines choses, choisies et remarquables afin de qualifier une identité et une ambiance particulière au site. L’obscurité ne doit pas être vécue comme un obstacle au développement de la ville, à la promenade, à la vie nocturne, mais plutôt comme un phénomène à apprivoiser.

Que vous évoque le terme « obscurités » ?
Charles Vicarini – Je pense à créativité, invention ; à la découverte des ciels étoilés et à l’approche de la nuit, lorsque j’étais enfant. Je pense également à ma première visite des carrières de Lumières, aux Baux-de-Provence, à la façon dont la lumière se réinventait dans ces caves sombres. C’est à ce moment-là que j’ai compris que l’on pouvait construire et dessiner l’espace en jouant avec la lumière et l’obscurité. Ce que j’ai mis en pratique plus tard, en tant que concepteur lumière, lorsque j’ai travaillé sur l’environnement nocturne. Je me souviens notamment de mon premier parcours nocturne en Alsace qui conduisait d’un village jusqu’à une table d’orientation en pleine campagne, et que j’avais intitulé « Au clair de vigne ». Le défi consistait à aider les habitants à entrer dans la nuit avec le moins de lumière possible et à vaincre la peur du noir en faisant en sorte qu’ils se sentent à l’aise et guidés dans l’obscurité. J’avais demandé qu’on éteigne l’éclairage public au début de la promenade en centre-ville et que les habitants laissent les lumières allumées à l’intérieur des maisons. Bien plus tard, j’ai éclairé le pont de pierre de Beaugency, très hétéroclite car il avait subi de multiples interventions au cours des siècles. Pour mettre en scène les différentes époques constructives, j’avais joué sur un dégradé chromatique, des blancs chauds aux blancs froids en préservant des espaces sombres. C’était sans doute là mon premier pas vers ce que j’ai appelé « l’Hypernuit ».

Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce concept « d’Hypernuit » ?
Charles Vicarini –  L’Hypernuit est fondée sur notre capacité à accommoder notre vision à la nuit de façon progressive et adaptative, par la scénographie de transition : à savoir quand commencer l’éclairage et quand l’arrêter. Comme l’éclairage public continu est lié en grande partie à l’usage de la voiture, comment peut-on modifier les paysages nocturnes par des discontinuités ? J’ai travaillé sur plusieurs échelles : celle du piéton, du cycliste, de l’automobiliste, car les vitesses de déplacement sont différentes et les distances à traiter ne sont donc pas les mêmes. Comment, en tant que concepteur lumière, prendre en compte cette donnée ? L’Hypernuit qualifie cette opportunité de concilier obscurité et lumière pour le bien-être du vivant. Il s’agit donc d’aménager de façon progressive et adaptative les espaces et les temps de la nuit, afin de diminuer l’impact de l’éclairage artificiel sur l’Homme, la faune et la flore. L’objectif : donner à lire de nouveaux paysages nocturnes plus attractifs où l’éclairage routier est moins présent. Considérons le périphérique à Paris : il n’y a que des voitures, on pourrait donc tout éteindre et n’éclairer que des zones d’entrée et de sortie, et ce, sans nuire à la sécurité. La scénographie de transition est un élément clé qui peut prendre des formes multiples en fonction du contexte et de l’endroit où l’on se trouve. Cette notion pourrait être plus présente dans les cahiers des charges…

Comment peut-on intégrer cette notion de transition selon vous ?
Charles Vicarini – Lors de rénovation de l’éclairage public et des contrats de performance énergétique, on peut réfléchir à une autre façon d’éclairer. C’est l’occasion de diminuer l’éclairage routier pour repenser le paysage nocturne en allant vers plus de créativité pour une belle ville la nuit. Éclairer ce qui est beau est tout de même plus intéressant que du bitume ! Trop souvent, nous, concepteurs lumière, n’avons pas le pouvoir d’influencer les décideurs. On voit fleurir partout des plans de réduction énergétique de très grande échelle, mais ils ne posent pas les bonnes questions : est-ce que je dois éclairer la chaussée ? Est-ce que les habitants en ont besoin ? Est-ce qu’il ne faudrait pas les consulter ? Les élus pourraient davantage se saisir du sujet car l’éclairage public peut être un élément plastique qui participe au renouvellement du paysage nocturne urbain en offrant aux citadins des nuits plus agréables.
Propos recueillis par Isabelle Arnaud

 

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Photo du village olympique et paralympique de Paris 2024 – Paysagistes : Agence TER – Conception lumière : CONCEPTO - Maelle Tertrais, cheffe de projet © Infographie : Gaïa Lemmens, CONCEPTO
Village olympique et paralympique de Paris 2024 – Paysagistes : Agence TER – Conception lumière : CONCEPTO – Maelle Tertrais, cheffe de projet © Infographie : Gaïa Lemmens, CONCEPTO

Je réalise régulièrement des expériences de visite sans lumière et à la surprise générale, tout le monde semble découvrir que nous voyons dans la nuit sans éclairage”

Sara Castagné, conceptrice lumière, directrice générale de Concepto et associée, dirige actuellement les SDAL de Fribourg, en Suisse, et de Plaine Commune (93) où la trame noire joue un rôle majeur et les études des mises en lumière du Village olympique et paralympique de Paris 2024 et des aménagements de la porte de la Chapelle à Paris.

Qu’évoque pour vous le mot obscurité ?
Sara Castagné – Je m’applique à positiver l’obscurité, en faire « quelque chose de doux » comme le sujet du livre de Sigri Sandberg, Éloge de l’obscurité. Je pense qu’elle nous manque en ville, qu’il serait formidable de pouvoir offrir des expériences d’obscurité aux citadins qui le souhaitent.

Existe-t-il plusieurs sortes ou types d’obscurité en ville ?
Sara Castagné – Comme la clarté, l’obscurité me semble relative. Donc oui, il existe différentes nuances d’obscurité. Sous 0,003 cd/m² seuls les bâtonnets de la rétine contribuent à la vision scotopique. Je situe le début de l’obscurité à partir du moment où seuls les bâtonnets permettent de voir, avec une vision sans information spectrale. En ville, nous sommes rarement confrontés à l’obscurité, nous flirtons avec elle et notre tolérance à l’expérimenter n’est pas la même dans un parc, dans une ruelle ou sur une place publique. En pleine nature, le contexte est différent et l’expérience de l’obscurité totale nous paraît plus logique. Je réalise régulièrement des expériences de visite sans lumière et à la surprise générale tout le monde semble découvrir que nous voyons dans la nuit sans éclairage ! Bien sûr, on ne voit pas précisément où on marche, mais il suffit de ralentir et d’adapter sa déambulation à ce contexte. Ces visites procurent une sensation de bien-être formidable !

Comment ce sujet complexe devenu un véritable défi est-il aujourd’hui abordé dans vos concepts lumière, notamment sur vos études pour le Village olympique et paralympique à Saint-Denis ?
Sara Castagné – Pour le Village olympique, il s’agira d’offrir des îles d’obscurités ressourçantes, qu’elles soient pénétrables ou non, elles vont contribuer à la mise en condition des usagers pour contempler un paysage véritablement nocturne, ouvert sur le ciel, sur le lit de la Seine, avec des skylines lumineuses au loin.

Est-ce que le thème de l’obscurité est devenu important dans vos dernières études de SDAL à Fribourg en Suisse et Plaine Commune en Île-de- France ?
Sara Castagné – La population de la ville de Fribourg accepte plutôt bien l’idée de l’obscurité ; je rappelle que la délinquance y est quasiment nulle, c’est donc plus facile. De plus, la présence de la nature en ville est bien réelle : cette commune de 38 000 habitants et 3 200 points lumineux est située dans une vallée rocheuse au bord de la Sarine, avec de nombreuses zones boisées dans la ville et un grand paysage naturel autour de la ville. Il a donc été facile de ne pas éclairer ou de baliser très légèrement certains chemins, et de proposer des niveaux lumineux très bas, de la détection de présence, d’équiper des installations d’un interrupteur pour éteindre en partant. Par ailleurs, nous avons mis en place deux périodes : la « human friendly » où il fait nuit tôt, où beaucoup d’espèces nocturnes hibernent et où des ambiances lumineuses généreuses peuvent être déployées. Et une période « biodiversity friendly », de mars à octobre, avec des restrictions, lorsque nos besoins sont moins importants et où, justement, la faune nocturne est en pleine activité. Cette alternance permet de mieux légitimer l’installation d’obscurité en ville. Quant au territoire de Plaine Commune (437 000 habitants, 42 000 points lumineux), il est au cœur de la région parisienne, très densément urbanisée et lumineuse, sa priorité reste d’offrir un service d’éclairage public qui fonctionne en continuité pour renverser une image nocturne anxiogène. Le contexte social n’a rien à voir non plus. Cependant, les rencontres avec la population dans le cadre de la concertation ont révélé que certains habitants sont prêts à revoir leurs exigences pour respecter la biodiversité nocturne. Plaine Commune exprime une forte ambition d’appliquer une trame noire sur son territoire, notre défi sera de trouver comment traiter les espaces interstitiels entre lumière et obscurité, l’occasion pour nous d’innover !

Et dans le futur, comment voyez-vous l’évolution de notre perception et de notre regard sur l’obscurité en ville ?
Sara Castagné – Repenser l’éclairage d’une ville à partir de l’obscurité me paraîtrait déjà un grand pas en avant, partir d’une page noire et réorganiser l’ombre et la lumière autour des usages, prendre soin des gens, offrir des émotions, donner les conditions pour sentir la nuit, la présence du ciel étoilé, tout cela présente un véritable défi.

Propos recueillis par Roger Narboni

 

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Photo de Shakespeare’s New Place, Stratford-Upon-Avon, Royaume-Uni © James Newton
Shakespeare’s New Place, Stratford-Upon-Avon, Royaume-Uni. Un jardin mémoriel sur le site de la maison originale de Shakespeare. Un concept lumière qui équilibre l’éclairage des différents éléments paysagers et artistiques avec l’obscurité existante. – Conception lumière : Speirs Major © James Newton

Notre philosophie repose sur un double principe : la manière dont nous allons apporter de la lumière et la façon de préserver l’obscurité”

Mark Major est associé principal de Speirs Major, studio de conception lumière indépendant reconnu comme l’un des leaders mondiaux. En plus de 25 ans, le studio a réalisé des centaines de projets dans le monde (SDAL, parcs, grands bâtiments municipaux, petits espaces communautaires, aéroports, ponts, cathédrales et monuments), dont le Dôme du Millénaire, l’aéroport international de Pékin et l’intérieur de la cathédrale Saint-Paul à Londres.

Qu’est-ce que le mot obscurité vous évoque ?
Mark Major – L’obscurité signifie, dans l’absolu, l’absence de lumière. Mais en éclairagisme, ce n’est pas tout à fait le cas. En revanche, on peut parler des différents types d’obscurité qui existent. Considérons la pénombre « naturelle », ces zones où il n’y a jamais eu d’éclairage artificiel, ce qui est très rare dans les grandes villes, mais qui existe cependant. Ensuite, je pense aux espaces faiblement éclairés, perçus comme des lieux sombres par les usagers. À Londres, ils sont situés dans des quartiers résidentiels huppés comme Hampstead ou les environs du palais de Westminster, comme si l’obscurité était le privilège des riches. Enfin, le troisième type d’obscurité correspond aux zones très contrastées d’ombre et de lumière. Souvent, comme la lumière y est trop forte à certains endroits, les autres espaces, par contraste, paraissent plongés dans l’obscurité et semblent inquiétants. C’est l’exemple typique de la rue principale suréclairée et des petites rues adjacentes qui donnent l’impression d’être très sombres et procurent un sentiment d’insécurité. Cette pénombre ne constitue pas vraiment une bonne version de l’obscurité, elle est en quelque sorte « imaginaire » et ne correspond pas à la réalité car ces voies sont probablement suffisamment éclairées.

Comment et à quel moment prenez-vous en compte ces différentes nuances de noir dans vos projets d’éclairage urbain ?
Mark Major – Notre philosophie repose sur un double principe : la manière dont nous allons apporter de la lumière et la façon de préserver l’obscurité. Au début du projet, je pars d’une zone totalement sombre, un canevas complètement noir, et je me demande ce que je veux donner à voir. Où vais-je mettre de la lumière, quelle quantité, quelles couleurs, dans quelles directions, etc. Et, inversement, je me demande aussi où je vais laisser des zones d’obscurité, ce qui est très difficile à expliquer à nos clients. Cependant, aussi surprenant que cela puisse paraître, on s’attend à un rejet total et c’est tout le contraire qui se passe. En effet, si on explique correctement les enjeux liés à l’obscurité, les architectes, les paysagistes, les collectivités et même parfois les usagers, comprennent et acceptent nos arguments. Depuis quelque temps déjà, nous nous efforçons de démontrer les valeurs de l’obscurité. Le paradigme d’Edison reposait sur le désir de prolonger le jour. Nous ne sommes pas dans ce registre, nous réfléchissons à la qualité de la nuit et au rôle qu’y joue l’éclairage artificiel. L’idée est de proposer aux gens deux visions différentes de la même chose : de jour et de nuit. Il s’agit davantage de préserver la qualité de la nuit que de supprimer la nuit !

Photo de gazomètres, King’s Cross, Londres, Royaume-Uni © James Newton
Gazomètres, King’s Cross, Londres, Royaume-Uni. Deux des gazomètres, classés monuments historiques, sont devenus des immeubles d’appartements tandis que le troisième a été conservé comme un espace vide transformé en parc de poche. Le concept lumière était basé sur le cycle lunaire et la sauvegarde de l’obscurité. – Conception lumière : Speirs Major © James Newton

Il faut donc trouver un équilibre entre obscurité et éclairage ?
Mark Major – La plupart du temps, nous commençons par faire une marche, équipés d’un luxmètre et d’un luminancemètre et demandons à nos clients de deviner le niveau lumineux. Souvent, les ingénieurs nous répondent 20 lux alors qu’il n’y a que 3 lux ! Nous regardons aussi d’où vient la lumière : à Londres, il n’est pas rare de constater qu’elle émane des bureaux des immeubles environnants et non de l’éclairage public, ce qui surprend plus d’un élu et leur fait prendre conscience du potentiel d’économies rien qu’en agissant sur l’éclairage, du point de vue financier mais aussi des émissions de CO2.

Est-ce le même constat lorsque vous intervenez à l’étranger ?
Mark Major – Tout est fonction de culture et les réactions diffèrent selon que l’on se trouve en Chine, en Russie ou au Moyen-Orient. Nous devons donc nous adapter. Hong Kong, par exemple, a une réglementation très stricte concernant la maîtrise de l’énergie et cela impacte énormément les projets d’éclairage. La Russie est le pays où j’ai rencontré le plus d’opposition à baisser le niveau de l’éclairage et à réduire les nuisances lumineuses ; les bâtiments sont suréclairés dans un blanc très froid. J’ai grandi dans un pays du Golfe et je me souviens que c’était la surenchère dans les boutiques du souk : plus elles étaient éclairées et plus elles affichaient leur puissance !

Que pensez-vous de l’extinction de l’éclairage public ? En France, nous avons de nombreuses demandes des municipalités d’éteindre une partie de la nuit. Et en Angleterre ?
Mark Major – Il y a 4 ou 5 ans, le Royaume-Uni a connu une sorte de mode en effet, et pendant un moment, les petites villes éteignaient l’éclairage public pour économiser de l’argent, pas vraiment pour lutter contre les nuisances lumineuses ou sauver la planète ! Les habitants ont assez mal réagi, se sont plaints des accidents que cela générait ainsi que de la recrudescence des agressions nocturnes. Aujourd’hui, on s’aperçoit que ce n’est pas très pertinent d’éteindre, et qu’il est plus judicieux de réduire la puissance ou d’installer des systèmes de détection de présence. Désormais, on a plutôt tendance à baisser l’éclairage à 10 % de minuit à l’aube. Les notions de biodiversité commencent tout juste à émerger, par exemple sur le choix de températures de couleur très chaudes (2700 K), notamment en milieu rural. Ces actions sont généralement mieux acceptées que d’éteindre complètement, mais dans les milieux ruraux, notamment où j’habite, la question ne se pose pas vraiment car l’éclairage public y est pratiquement inexistant. J’ai remarqué que dans ces zones très rurales, il arrive parfois que des îlots pavillonnaires se construisent en bordure d’un village et que l’on voie surgir tout à coup des candélabres d’éclairage public de forte puissance dans toutes les rues de la nouvelle zone. Nous n’avons pas besoin d’autant d’éclairage artificiel en milieu rural : bien souvent, le clair de lune suffit à apporter la lumière nécessaire.

Comment ce concept d’obscurité va-t-il évoluer selon vous à l’avenir ?
Mark Major –  Je suis convaincu, en tous les cas au Royaume-Uni, que nous nous orientons vers plus d’écologie, nous accordons plus d’importance à notre santé, le grand public a plus de connaissances sur le sujet de la lumière et donc plus d’exigences. Je pense que la réglementation va se développer, notamment en ce qui concerne le contrôle de l’éclairage public. De là à imaginer l’extinction de l’éclairage dans les grandes villes, je ne pense pas. Je crois qu’en ville, on associe trop, psychologiquement, l’obscurité au déclin de la société ! Ce qui n’empêche pas qu’on puisse espérer tendre vers moins d’éclairage en faisant prendre conscience aux gens de la valeur de la lumière et en leur faisant comprendre qu’on ne doit pas la prendre pour argent comptant. Nous devons expliquer l’importance de l’obscurité, sans pour autant retourner au Moyen Âge. Il ne faut pas tomber non plus dans l’excès inverse : dans nos cultures, nous pensons avoir trop de lumière, mais n’oublions pas que de nombreux pays aimeraient avoir accès à l’éclairage ! En conclusion, j’aimerais ajouter que nous n’avons pas abordé le sujet des ombres qui, à mon avis, pose encore d’autres questions, de jour comme de nuit.

Propos recueillis par Roger Narboni
et traduits par Isabelle Arnaud

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