Interview d’Olivier Salleron, Président de la Fédération française du bâtiment

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La Fédération française du bâtiment défend 50 000 entreprises adhérentes, dont 35 000 de taille artisanale. En cette année 2022 chargée politiquement, avec l’élection présidentielle et les législatives, la Fédération a souhaité publier 85 propositions pour une « France, terre de bâtisseurs ». Olivier Salleron, président de la FFB, commente pour nous ces mesures qui couvrent tous les champs législatifs impactant le quotidien des entreprises, et revient sur les enjeux de la digitalisation et de la formation d’une filière fortement créatrice d’emplois.

Quelles sont les grandes lignes de vos propositions publiées en avril dernier, à l’occasion des élections législatives ?

Olivier Salleron – Nos 85 propositions pour une « France, terre de bâtisseurs » sont issues d’une grande consultation des départements, à laquelle ont participé les entreprises et les artisans du terrain. Il y a beaucoup de thèmes abordés depuis des mois ou des années, mais mis au goût du jour au regard de l’actualité et de la conjoncture, pour être le plus efficace et le plus pragmatique possible, avec une mise en place au plus vite.

Ces propositions couvrent l’urbanisme, la fiscalité, le droit du travail, le développement des compétences, les marchés… Nous avons défini 16 priorités très concrètes, qui concernent par exemple tout ce qui est technique, ou la dématérialisation de l’instruction des demandes de permis de construire. Il faut aussi concilier la ZAN (zéro artificialisation nette) avec les besoins du territoire pour loger nos concitoyens les plus modestes. Sur le social, il s’agit aussi de tenir compte du premier contrat d’apprentissage dans les clauses d’insertion, et nous souhaitons limiter la durée d’activité de la microentreprise à trois ans. Il faut également instaurer un moratoire sur les « zones à faibles émissions mobilité ». Une autre chose nous tient à cœur, c’est de limiter la sous-traitance dans les marchés de travaux à deux niveaux.

Il s’agit toujours de choses très concrètes pour nos artisans et nos entreprises. Bien sûr, il est question du coup de pouce supplémentaire sur la rénovation énergétique, pour démultiplier le budget de MaPrimeRénov’. Si l’on favorise la rénovation globale, il faut plus d’argent. Puisque telle est la politique du gouvernement, il faut mettre les moyens en face et développer MaPrimeAdapt’ [pour les seniors, NDLR].

Sur nos 85 propositions, certaines sont emblématiques, d’autres entrent plus dans les détails. Mais nous voulions qu’elles soient très opérationnelles.

« Le bâtiment est le seul secteur à avoir embauché plus de 80 000 salariés depuis la crise du Covid. »

La filière du bâtiment subissait déjà une crise des matériaux sans précédent avec le Covid. Elle se retrouve maintenant impactée par le conflit en Ukraine, avec la pénurie des matériaux et la hausse des prix. Quel soutien la FFB apporte-t-elle aux entreprises ?

O.S. – Dès les premiers jours du conflit ukrainien, on a fait une action très forte aux niveaux national et local pour obtenir une solidarité de la filière. Devant la pénurie éventuelle, à l’époque, et la hausse du prix des matériaux, nous voulions obtenir une modération des prix et des délais côté fournisseur. Et côté client, obtenir le gel des pénalités de retard, et une écoute pour l’indexation ou la revalorisation des marchés avec nos petits et gros clients. Cela a très bien marché, on a été aidés en cela par le Médiateur des entreprises, au niveau national.

Tout cela a été retranscrit dans nos publications pour nos adhérents. Et nous avons créé un mémento « Comment négocier et expliquer la hausse éventuelle des prix à nos clients ». Cela a été très bien perçu du côté de nos fournisseurs et de nos clients, car on voyait très bien le rôle de l’augmentation des matériaux dans un prix final, et malheureusement aussi de l’énergie, et maintenant des salaires.

Sur le gel des pénalités de retard, avez-vous obtenu gain de cause ?

O.S.Bruno Le Maire en a parlé concernant les marchés publics et collectivités locales, et cela a plutôt bien fonctionné. Au niveau des marchés privés, même s’il n’y a rien d’écrit, la plupart du temps, c’est tenu.

Ce que l’on a demandé aussi, car il s’agit d’une nouvelle crise, c’est le rallongement du remboursement des PGE (prêts garantis par l’État). C’est aussi une priorité que l’on n’a pas pour l’instant obtenue, mais on a également réactivé les cellules de crise préfectorales et départementales, pour mettre tout le monde autour de la table.

 

Les petites entreprises semblent être la variable d’ajustement des chantiers. Comment faire pour changer les mentalités et arrêter la pression sur les prix ?

O.S. Les deux tiers de nos entreprises ont moins de 10 salariés, ce sont des artisans. On voit tous les avantages de l’indexation des marchés, pour les plus petites entreprises aussi, y compris quand elles sont sous-traitantes. L’indexation généralisée des marchés fonctionne à la fois quand l’entreprise a un seul salarié ou plusieurs milliers.

 

Le bâtiment crée des emplois et a besoin de main-d’œuvre, mais il peine encore à recruter, par manque d’attractivité des métiers. Comment motiver les jeunes et les reconversions ?

O. S. – Depuis deux ans, il y a plus de communication. Avec à la fois notre publicité nationale sur les chaînes de télé et les efforts faits sur les influenceurs, les réseaux sociaux. On contractualise avec certains influenceurs qui touchent beaucoup les plus jeunes. Et comme les plus jeunes voient des jeunes travailler dans le bâtiment d’une façon différente de l’image qu’ils en avaient, tout cela est positif. C’est à nous de montrer les réalités du travail. Il peut parfois être difficile, mais il y a aussi l’ascenseur social et beaucoup de choses qui se font avec plaisir. Avec notre équipe, j’ai décidé de montrer la vraie image du bâtiment. Ce travail paie puisqu’on est le seul secteur à avoir embauché plus de 80 000 salariés depuis le Covid. On est resté debout, on a su se redresser, et on a montré notre force, notre agilité à maintenir l’activité et les travaux pendant ces crises. Aujourd’hui, il faut montrer aussi aux jeunes qu’on peut avoir un CAP, mais aussi faire un bac pro, un BTS ou une école d’ingénieur pour travailler dans le bâtiment. Le bâtiment est innovant et attractif. Les métiers de l’électricité et de l’électronique, par exemple, ont largement changé avec les capteurs, la connectique, la Smart City… Tout cela peut nous amener des jeunes – et des moins jeunes, car il a aussi beaucoup de reconversions – pour venir travailler chez nous.

 

Justement, en 2021, l’opération « 15 000 Jeunes Talents Bâtisseurs » a été un succès avec 24 100 jeunes recrutés par les adhérents de la FFB dans toute la France. L’opération sera-t-elle reconduite cette année ?

O. S. – Peut-être en 2023. On est toujours en train de recruter et personne n’est oublié. On va dans les quartiers prioritaires, il y a des jeunes super bien. C’est aussi leur donner une chance, la confiance, avec un accompagnement. Et il faut le dire quand ça marche : Pôle emploi joue le jeu avec nous dans les agences des spécialistes BTP, cela a beaucoup aidé. Après, je pense qu’une réforme du chômage un peu plus restrictive donnerait plus de salariés dans le bâtiment.

« Le bâtiment change, devient plus innovant, et si l’on veut gagner en productivité, en marges, en technique et en attractivité, il faut se former. »

Trop souvent, les dirigeants se contentent des formations obligatoires, notamment autour de la sécurité, et se focalisent moins sur la modernisation de l’entreprise et la digitalisation. Comment inciter les entreprises à s’adapter aux évolutions des métiers ?

O. S. La Fédération a créé une commission Innovation et Transition numérique, dirigée par Emmanuel Gravier. Nous avons aussi une commission Intelligence artificielle très dynamique. En interne, pour nos adhérents, il s’agit de démontrer cet intérêt pour un bâtiment qui change, devient plus innovant, et que si l’on veut gagner en productivité, en marges, en technique et en attractivité, il faut se former.

Avec les IFRB, nos instituts de formation et de recherche régionaux du bâtiment, on pousse aussi sur les formations numériques. Cela dit, en termes de formation, il y a tellement de normes et de points obligatoires que les artisans y consacrent forcément une partie des fonds. Mais nous n’oublions pas l’innovation à travers nos formations.

Nous avons voulu mettre aussi l’accent sur ces aspects au programme de l’ESJDB, l’École supérieure des jeunes dirigeants du bâtiment. On en est presque à la 230e session depuis 20 ans. Quand on donne la main aux entrepreneurs, on est beaucoup plus innovant que, malheureusement, l’Éducation nationale, qui pilote encore les référentiels dans nos CFA BTP ou dans les CAP et bacs pros. On a 15 ans de retard, c’est dramatique. Et malheureusement, les formations « obligatoires » dont vous parlez devraient faire partie des formations classiques, dans le tronc commun, par exemple sous forme d’options – les habilitations électriques, la sécurité au travail, etc.

 

Quel rôle jouent les femmes dans le bâtiment et comment faire pour féminiser la filière ?
O. S.Il faut montrer la réalité sur les chantiers, la réalité des femmes qui travaillent. On l’a vu dans nos publicités. Et sur Instagram et TikTok, on a contractualisé neuf personnes dont plusieurs femmes, et dont la fameuse carreleuse Kelly Cruz. Quand les gens voient une fille aussi bien dans son temps, les jeunes et les moins jeunes se disent : « Pourquoi pas moi ? » Cela contredit toutes les mauvaises images du bâtiment.

On a fait plusieurs campagnes sur les femmes dans le bâtiment. En ingénierie, elles représentent plus d’une personne sur deux, il y a plus de femmes que d’hommes. C’est incroyable et c’est tant mieux. Au bac aussi, ça commence. En électricité, en peinture, en chauffage-plomberie, il y a pas mal de femmes. Il y a aussi beaucoup de femmes chefs d’entreprise dans le bâtiment, dont nos Sensation’Elles du bâtiment, 300 femmes chefs d’entreprise qui se sont réunies en juin. Certaines viennent de la technique, du terrain, d’autres viennent d’ailleurs. À tous les échelons, la promotion se fait, nous insistons beaucoup là-dessus.

« Aujourd’hui, toutes les données ou presque sont connectées, l’électricien a déjà un rôle clé pour intégrer toute l’architecture numérique. »

Changement climatique, transition écologique… le bâtiment doit s’adapter et prendre des mesures pour répondre aux objectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050. Comment intégrez-vous cette mutation à la FFB ?

O.S.Cela se fait beaucoup, on l’a dit, en intervenant dans les formations. Par exemple, pour la RE2020, on a mis en place des réunions partout dans les départements, mais aussi des webinaires réguliers, afin d’expliquer les implications dans l’individuel, et bientôt le collectif. C’est aussi le cas pour MaPrimeRénov’, pour expliquer les aides potentielles.

La FFB soutient et pousse aussi à la qualification, comme les entreprises qualifiées Qualibat, RGE, Qualit’EnR, Qualifelec, j’en oublie… Si on veut éliminer les margoulins et gagner en qualité, il faut se former. À la Fédération, nous avons de gros services pointus, au niveau national, sur tout ce qui touche à la technique et l’innovation. Nous cherchons en priorité ce qui peut donner une plus-value à nos artisans et entreprises. Nous sommes très mobilisés sur tous les nouveaux modes constructifs aussi, qui ne sont pas tabous.

Le bâtiment se numérise pour offrir plus de services aux occupants et plus d’informations sur la gestion dans l’exploitation du bâtiment. Dans la filière, la digitalisation ne semble pourtant pas toujours intégrée comme une priorité ?

O.S.Le bâtiment, ce sont beaucoup d’entreprises disparates sur tout le territoire, avec des écarts de fonctionnement et d’organisation. Le rôle d’une fédération professionnelle comme la nôtre est d’augmenter les compétences de tous, et aujourd’hui, il n’y a pas le choix, c’est la digitalisation, le connecté. Mais cela doit se faire corps d’état par corps d’état. La FFB intervient aussi dans toutes les régions afin que des aides administratives soient accordées aux entreprises, et ça marche. Sur les compétences, les achats d’ordinateurs, les logiciels BIM… Tout cela bénéficie à cette évolution dans le numérique. Je suis très optimiste sur l’avenir du bâtiment, que ce soit en rénovation énergétique ou en construction innovante durable neuve, par exemple.

 

Avec l’application de la RE2020 et un avenir toujours plus électrique, quel rôle joue l’électricien, selon vous, dans la maîtrise énergétique ?

O.S.Aujourd’hui, toutes les données ou presque sont connectées, on voit déjà le rôle clé qu’a l’électricien pour intégrer toute l’architecture numérique. Les métiers de l’électricité – comme un peu aussi ceux connexes du chauffage et de la climatisation – ont un avenir radieux devant eux, car ils sont non seulement attractifs par la technologie et l’innovation qu’ils proposent, mais ont aussi une utilité rare, puisqu’il faut connecter pour pouvoir quantifier les résultats. On se demande où il faut économiser l’énergie et sauver la planète : le métier d’électricien en est d’autant plus indispensable !

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