Sébastien Bouillet, CFEE : « L’industrie présente une diversité de profils énergétiques bien plus large que le tertiaire. Mais une fois le process isolé, chauffage et ventilation arrivent systématiquement en tête. »

Les organisateurs du Championnat de France des économies d’énergie (CFEE) ont annoncé, lors du salon SEPEM, en janvier dernier, le lancement de CUBE Industrie. Cette compétition, dédiée aux sites industriels et logistiques est prévue pour un lancement opérationnel au 1er avril prochain. Depuis plus de dix ans, le CFEE fédère entreprises, collectivités et acteurs du logement autour des concours CUBE, un dispositif fondé sur l’optimisation des usages et la mesure réelle des consommations, sans travaux lourds. Organisé en ligues sectorielles, le championnat installe une dynamique à la fois compétitive et pédagogique, et vise à stimuler l’intelligence collective pour accélérer la performance énergétique des bâtiments. Sébastien Bouillet, directeur des opérations du CFEE, détaille la raison d’être et les objectifs de cette nouvelle ligue, les leviers d’action concrets des participants pour réduire les consommations de leurs sites, et revient sur les enseignements que peut apporter la compétition aux acteurs industriels.

Vous avez annoncé le lancement de CUBE Industrie lors du salon SEPEM Douai, en janvier. Pouvez-vous nous présenter cette nouvelle ligue du CFEE ?
Sébastien Bouillet – CUBE Industrie est à la fois une nouveauté et l’officialisation de quelque chose qui existait déjà partiellement. Depuis plusieurs années, nous accueillons dans la ligue tertiaire des bâtiments semi-industriels : entrepôts logistiques, entrepôts frigorifiques, centres de maintenance… Ils concouraient, mais dans des podiums spécifiques, au milieu d’immeubles de bureaux. Parallèlement, nous avons beaucoup échangé avec des industriels. Tous nous disaient la même chose, à savoir que l’optimisation énergétique des process est déjà largement engagée : moteurs, variateurs, choix des vecteurs énergétiques, décarbonation… En revanche, l’environnement bâtimentaire reste souvent le parent pauvre, alors que les leviers de performance sont nombreux. Or, dans un entrepôt logistique par exemple, le process est au cœur même du bâtiment. Et contrairement aux lignes de production très automatisées, le bâtiment industriel, très sensible au climat, laisse une grande place au facteur humain. Les équipes industrielles sont généralement très concernées par les questions d’énergie et de performance. Nous avons donc voulu créer une ligue dédiée pour valoriser ces actions, mesurer les économies sur les compteurs, et récompenser les équipes capables de réduire significativement leurs consommations. Toujours avec la même logique : mesure, comparaison, reconnaissance.

Dans un contexte de transition énergétique et de tensions sur les prix de l’énergie, quels sont selon vous les enjeux prioritaires pour les sites industriels aujourd’hui ?
S. B. –
Il y a d’abord l’enjeu de la décarbonation, pour s’aligner sur la Stratégie nationale bas carbone (SNBC). Sur les très grands sites, cela passe par des changements lourds : remplacer le gaz par l’électricité, revoir totalement les installations. Ce n’est pas notre terrain. Nous nous adressons plutôt aux usines d’assemblage, aux plateformes logistiques, aux sites de maintenance, à des bâtiments dont les consommations sont importantes, mais sans commune mesure avec celles d’une raffinerie ou d’un haut-fourneau. Sur ces sites, on retrouve finalement le même ADN que dans le tertiaire. Des équipes qui veulent d’abord réduire la facture énergétique. La baisse de toutes les consommations énergétiques reste le levier numéro un pour les participants au championnat, la décarbonation est un effet induit.

« Nous avons découvert que, sur certains sites, il n’existe aucune séparation entre les consommations du process et celles du bâtiment. Tout est sur le même compteur. »

Pouvez-vous cartographier les principaux postes de consommation dans l’industrie ?
S. B. –
Le premier poste, sans surprise, c’est le process. Très largement. Mais nous avons découvert que, sur certains sites, il n’existe aucune séparation entre les consommations du process et celles du bâtiment. Tout est sur le même compteur. Dans ce cas, il est difficile de hiérarchiser précisément. Mais lorsque le sous-comptage est en place, la domination du process est évidente. Ensuite arrivent le chauffage et la ventilation, qui constituent les deux principaux postes côté bâtiment, avec des variations selon l’activité. Un process très chaud génère surtout des besoins en ventilation et en refroidissement, d’autres sites consomment surtout pour le chauffage. Viennent ensuite les « facilities » liés aux usages électriques : bureaux, éclairage, services généraux… Ce qu’il faut retenir, c’est que l’industrie présente une diversité de profils énergétiques bien plus large que le tertiaire. Il n’existe pas de classement universel. Mais une fois le process isolé, chauffage et ventilation arrivent systématiquement en tête. Au-delà des kWh, il y a aussi un enjeu d’image et d’attractivité. L’industrie souffre encore d’une réputation environnementale négative. Mettre en avant des actions vertueuses, même modestes, est fédérateur pour les équipes et contribue à réconcilier industrie et transition écologique.

Pouvez-vous détailler la méthode proposée par CUBE Industrie pour accompagner les participants et les aider à réduire leurs consommations sans travaux lourds ?
S. B. –
Nous reprenons les fondamentaux du championnat. La méthode de calcul repose sur l’IPMVP, une méthode visant à mesurer et vérifier la performance énergétique d’une action d’amélioration énergétique spécifique, que nous utilisons depuis des années. D’après nos premiers échanges, elle s’applique bien aux sites industriels. Nous sommes toutefois en discussion avec un acteur industriel majeur pour ajuster, si besoin, certains paramètres sur des sites très spécifiques. Notre rôle est celui d’arbitre. La méthode doit être robuste, impartiale et applicable à tous les profils, car les résultats sont même valorisables pour l’ISO 50 001.

Côté accompagnement, nous fonctionnons comme dans les autres ligues, avec un suivi à distance, des réunions régulières entre candidats et la mise à disposition d’une plateforme numérique. Une nouvelle version de la plateforme est déployée cette saison, avec une expérience utilisateur (UX) et une interface (UI) repensées pour offrir une meilleure ergonomie aux candidats. Autre nouveauté, nous intégrons désormais des « paroles d’experts » lors de ces réunions, tous les deux à trois mois. Les intervenants peuvent être des directeurs de sites, des candidats en jeu particulièrement performants, d’anciens participants, des experts… L’objectif est de favoriser le partage d’expérience. Dans l’industrie, il existe parfois une culture de la rétention d’information. Or, sur l’enveloppe bâtimentaire, il n’y a pas de secret industriel. On parle de réglages, d’usages, d’organisation. Tout est exprimé en pourcentage de baisse, sans données stratégiques. Le championnat devient ainsi un espace d’intelligence collective. L’objectif est de conserver l’aspect compétition, mais une compétition apprenante.

Vous accompagnez également les participants avec une formation générale en début de concours, pouvez-vous nous expliquer ?
S. B. –
Nous organisons des sessions d’intégration quasiment toutes les deux semaines, avant le démarrage de la ligue. L’objectif est à la fois d’expliquer le fonctionnement du championnat et de rassurer les participants. Beaucoup de sites pensent être en retard sur l’énergie, ou craignent de dévoiler des informations sensibles. Nous leur montrons qu’ils sont loin d’être seuls, que l’absence de sous-comptage, par exemple, est très courante. Nous insistons aussi sur le fait que même 5 ou 10 % d’économies constituent déjà une réussite. Les participants ressortent toujours de la compétition avec une meilleure connaissance de leur site. À terme, nous déployons aussi des modules e-learning, déjà en place dans d’autres ligues, pour faciliter l’intégration progressive des nouveaux candidats.

Quels leviers concrets les équipes industrielles vont-elles être amenées à mobiliser dans le cadre de cette démarche de performance énergétique ?
S. B. –
Encore une fois, nous n’intervenons pas sur le process. En revanche, sur le bâtiment, les leviers sont nombreux. Par exemple, concernant la ventilation, les normes imposent des débits minimaux, mais nous constatons souvent des surdimensionnements importants. Passer de 50 000 à 35 000 m³/h, par simple réglage, peut générer des milliers d’euros d’économies par mois. Sur le chauffage, on s’interroge sur la production, la distribution, ou la conservation de la chaleur. L’installation de sas d’isolation et la mise en œuvre de bonnes pratiques d’ouverture et de fermeture permettent de générer des économies substantielles. Ce sont parfois de petits investissements, ou de simples changements d’usage. Ces méthodes sont bien connues dans les bâtiments recevant du public. Elles sont parfaitement transposables à l’industrie.

Au-delà des aspects techniques, comment CUBE Industrie intègre-t-il le facteur humain et l’implication des équipes ?
S. B. –
On n’embarque jamais 100 % des salariés, et ce n’est pas l’objectif. Mais dans chaque site, il existe des personnes particulièrement motivées, parfois dans les équipes techniques, parfois dans les bureaux, en comptabilité ou en communication. Ces relais internes organisent des animations, des défis, ou mettent en œuvre des actions très concrètes. Nous insistons beaucoup sur la communication en interne dès l’entrée en compétition, afin de faire émerger ces profils inattendus. Un autre point fondamental est le dialogue entre usagers et exploitants du bâtiment. Ces échanges permettent à l’exploitant de revoir les réglages de l’installation, pour adapter le fonctionnement du bâtiment aux usages réels. Enfin, nous souhaitons associer, à terme, des écoles d’ingénieurs et des universités aux audits de fin de concours pour les sites pressentis au podium. C’est un moyen de faire découvrir l’industrie aux jeunes, de créer des vocations et d’enrichir les audits par un regard neuf.

« Sur les bâtiments semi-industriels déjà engagés dans le championnat, nous n’avons pas observé de recettes radicalement différentes de celles mises en œuvre dans des gymnases ou des bâtiments publics. »

Lors de la préparation du concours, avez-vous identifié des « quick wins » à bas coût ?
S. B. –
Le championnat repose sur l’intelligence collective. Nous n’arrivons pas avec une liste magique. Mais certains fondamentaux reviennent constamment. Fermer les portes pour conserver le chauffage, éteindre l’éclairage la nuit, analyser le talon de consommation grâce au « night tracking », principalement pour les sites qui ne fonctionnent pas en continu. Sur les bâtiments semi-industriels déjà engagés dans le championnat, nous n’avons pas observé de recettes radicalement différentes de celles mises en œuvre dans des gymnases ou des bâtiments publics. Ce sont souvent des gestes simples, cumulés, qui produisent les meilleurs résultats.

Quels types de sites industriels sont ciblés par cette première édition et quelles sont les conditions pour participer ?
S. B. –
Nous ciblons en priorité les entrepôts logistiques, les entrepôts frigorifiques, les sites de maintenance ou les usines d’assemblage. Partout où le bâtiment joue un rôle énergétique majeur. Chaque site reste spécifique, ce qui donnera lieu à une analyse au cas par cas, d’autant plus que beaucoup d’entre eux sont composés de plusieurs bâtiments. Nous fixons un seuil minimal autour de 1 000 m², ce qui reste raisonnable à l’échelle industrielle et aucun seuil maximal n’est prévu.

Avez-vous prévu de publier des enseignements ou des retours d’expérience à l’issue du concours ?
S. B. –
Jusqu’à présent, le championnat mettait surtout en avant les résultats chiffrés. Nous travaillons désormais à capitaliser sur les actions concrètes menées. L’objectif est d’identifier au minimum un « top 5 » des actions mises en œuvre. Il reste difficile d’attribuer une économie précise à une action isolée, car les effets sont le plus souvent cumulatifs. Mais nous voulons promouvoir des combinaisons gagnantes, un peu comme les logiques de « multi-gestes » promues par les Certificats d’économies d’énergie (CEE).

Que souhaitez-vous démontrer avec ce concours ?
S. B. –
Que chacun a un rôle à jouer. Pour les directions, l’objectif est de prouver que le bâtiment offre un potentiel d’économies souvent sous-estimé. Pour les salariés, souligner que la performance énergétique ne repose pas uniquement sur les machines, mais aussi sur les usages. Et pour nous, l’industrie est la dernière pièce manquante du championnat. Désormais, un foyer peut concourir dans la ligue logement, les enfants dans la ligue école, les parents dans la ligue tertiaire ou industrie. Ce qui s’apprend dans une ligue peut être reproduit ailleurs. Nous ne voulions laisser aucun secteur de côté. Nous souhaitons également créer une émulation par filière et par territoire. Qu’un site compare ses performances à celles de ses concurrents, mais aussi de ses fournisseurs ou de ses donneurs d’ordre. Qu’une région puisse dire : « Nos collectivités agissent, à vous, industriels, de montrer l’exemple. » À terme, constituer un benchmark et permettre aux champions de devenir, l’année suivante, des experts intervenants auprès des nouveaux candidats.

Propos recueillis par Alexandre Arène