Portée par la montée en puissance des exigences réglementaires, la généralisation des bilans carbone et l’essor de l’écoconception, la donnée environnementale produit s’impose comme un nouveau standard du secteur du bâtiment et des équipements techniques. En quelques années, les fiches PEP se sont multipliées à un rythme inédit, au point de franchir le cap des 5 000 déclarations publiées. Dans cet entretien, Julien Morganti, directeur du programme PEP Ecopassport, décrypte les moteurs de cette accélération, le rôle structurant du programme dans la transparence environnementale, les défis liés à la massification et à la vérification des données, ainsi que les attentes croissantes des prescripteurs, industriels et utilisateurs.
Ces deux dernières années, le nombre de fiches PEP publiées a fortement accéléré. Qu’est-ce qui explique cette dynamique ?
Julien Morganti – La raison principale, c’est une demande très forte du marché en information environnementale produit. Elle est d’abord tirée par les enjeux de comptabilité carbone, et notamment par l’analyse du scope 3. Pour affiner ce scope, les entreprises ont besoin de données fiables sur les impacts des produits fournis par leurs partenaires. Les fiches PEP permettent justement d’objectiver ces impacts, d’améliorer la précision des bilans carbone et, surtout, de construire des plans d’action plus efficaces.
Il y a aussi un véritable mouvement d’écoconception chez les industriels. Le PEP n’est pas qu’un outil déclaratif : c’est un outil de pilotage. Il fournit des indicateurs reconnus, partagés par tous, qui permettent d’identifier des leviers d’optimisation environnementale et de se positionner par rapport à un référentiel commun, y compris vis-à-vis de la concurrence. La donnée environnementale produit est devenue un levier stratégique pour toute la filière.
Enfin, la réglementation joue un rôle clé. En France, la RE2020 impose des analyses de cycle de vie bâtiment (ACV). Pour que les produits soient correctement pris en compte par les bureaux d’études, il est indispensable de disposer de déclarations environnementales conformes et intégrées dans la base INIES. Sur les équipements électriques, électroniques et de génie climatique, PEP est aujourd’hui le seul programme opérateur reconnu en France.
Vous avez récemment franchi le cap des 5 000 fiches PEP. Est-ce un seuil symbolique ?
J. M. – C’est surtout un marqueur de croissance. Il y a encore quatre ou cinq ans, nous produisions une centaine de PEP par an. Aujourd’hui, nous devrions dépasser les 2 000 nouvelles déclarations sur une seule année. La valeur absolue est moins importante que la trajectoire.
Il faut aussi rappeler qu’un PEP peut couvrir des dizaines, voire des centaines de références commerciales. En réalité, ce sont plusieurs centaines de milliers de produits mis sur le marché qui sont déjà couverts. Malgré cela, nous atteignons aujourd’hui un premier palier, lié à la complexité et à l’exigence des processus de vérification. L’enjeu des prochaines années est clair : réussir la massification, pour permettre aux industriels qui le souhaitent de couvrir des pans entiers de leur catalogue.
Justement, quel est le rôle de PEP dans la transparence environnementale du secteur ?
J. M. – Depuis plus de quinze ans, notre rôle est d’harmoniser les pratiques et de garantir l’équité entre acteurs. Les règles de calcul ne sont pas définies par un industriel isolé, elles sont élaborées collectivement, au sein de l’association, par les fabricants eux-mêmes, dans un cadre normatif strict, aligné notamment avec les normes ISO 14040, 14044 et 14025.
Ces règles communes évitent que chacun développe ses propres méthodologies. Elles permettent d’assurer la cohérence des données, même si, officiellement, les ACV ne sont pas destinées à comparer des produits entre eux. Dans les faits, elles sont utilisées comme telles sur le marché, d’où l’importance d’un cadre robuste et transparent.
PEP joue aussi un rôle de garant de la qualité des données. Chaque fiche déposée fait systématiquement l’objet d’une vérification indépendante, réalisée par un vérificateur accrédité, sans lien avec l’industriel concerné.
Cette vérification systématique ne limite-t-elle pas justement la montée en charge ?
J. M. – C’est tout l’enjeu. Aujourd’hui, la vérification fiche par fiche est indispensable pour garantir la crédibilité du dispositif, mais elle atteint ses limites en volume. C’est pourquoi nous travaillons activement sur des approches permettant de vérifier à l’échelle : vérification de systèmes, d’outils, échantillonnage, ou encore procédures simplifiées. Rien n’est encore figé, mais c’est clairement notre priorité à moyen terme.
Comment accompagnez-vous concrètement les fabricants face à la complexité réglementaire ?
J. M. – L’accompagnement commence dès la définition des règles. Nous distinguons les PCR (Product Category Rules), qui cadrent la méthodologie ACV, et les PSR (Product Specific Rules), qui sont spécifiques à chaque famille de produits. Ces PSR sont souvent portées par des syndicats professionnels, en lien étroit avec les industriels concernés, puis validées par un collège d’experts intégrant industriels, vérificateurs et experts indépendants.
Ensuite, nous animons un véritable espace d’échanges sur les évolutions réglementaires, françaises et européennes. Tous les industriels ne sont pas exposés de la même manière ni au même rythme. Certains sont très avancés, d’autres découvrent le sujet. Notre rôle est aussi de faire de la prénormalisation. Des règles éprouvées au sein de PEP peuvent ensuite nourrir les travaux normatifs, comme cela a été le cas pour les câbles.
Quel impact cette montée en puissance des PEP a-t-elle sur les choix des prescripteurs et des clients ?
J. M. – Dans le cadre réglementaire, notamment pour la RE2020, l’impact est déjà très concret. Les bureaux d’études arbitrent le choix des produits pour respecter les seuils environnementaux des bâtiments. Les PEP deviennent donc un critère de sélection.
Au-delà, on voit de plus en plus d’appels d’offres exiger la présence d’une déclaration environnementale pour pouvoir candidater. Ce n’est pas encore systématiquement la valeur qui fait la différence, mais le fait de disposer d’un PEP devient un prérequis. Les distributeurs et intégrateurs sont également très demandeurs de ces données, pour les intégrer dans leurs propres processus et les transmettre à leurs clients.
Vous avez récemment lancé un Club Utilisateurs. Pourquoi cette initiative ?
J. M. – Nous constations depuis longtemps des échanges très riches, mais souvent informels, entre industriels et utilisateurs de la donnée. Le Club Utilisateurs permet de structurer ces échanges et de faire dialoguer l’ensemble de la chaîne : bureaux d’études, intégrateurs, distributeurs, éditeurs d’outils, et bien sûr fabricants.
L’objectif est double. D’un côté, permettre aux utilisateurs de partager leurs besoins, leurs contraintes et leurs attentes. De l’autre, donner aux industriels l’occasion d’expliquer les réalités de production des PEP, notamment les règles, les limites, ou les contraintes réglementaires. C’est un espace de compréhension mutuelle, qui nourrit aussi nos propres axes d’amélioration en tant que programme opérateur.
Quels sont les premiers sujets abordés dans ce Club ?
J. M. – Un thème central est l’identification de nouvelles catégories de produits à couvrir. Certains équipements, très présents dans les bâtiments ou très consommateurs d’énergie, restent encore insuffisamment documentés. Le retour direct des intégrateurs et distributeurs est précieux pour orienter les priorités.
Pour l’instant, le Club est avant tout un lieu d’échange. Mais il est appelé à structurer progressivement des groupes de travail plus ciblés, en fonction des besoins exprimés.
Enfin, PEP travaille aussi sur l’harmonisation européenne et internationale. Où en êtes-vous ?
J. M. – C’est un enjeu majeur. En Europe, chaque pays a historiquement développé son propre programme opérateur. Pour un industriel international, cela peut vite devenir complexe. Nous travaillons donc sur des accords de reconnaissance mutuelle, afin que les règles et les déclarations soient acceptées plus largement.
Nous avons par exemple signé des accords avec des programmes en Suède et en Norvège, ainsi qu’avec UL Environment aux États-Unis. PEP est également membre actif d’Eco Platform, qui vise à harmoniser les pratiques et faciliter l’interopérabilité des données à l’échelle européenne. Cette convergence est essentielle, à la fois pour simplifier la vie des industriels et pour préparer les futures étapes de normalisation.






