Éric Perez et Alexis Lippens face aux enjeux environnementaux et à l’ « agréabilité » nocturne (Lumières N°54 – interview croisée)

Éric Perez
Éric PEREZ, président du SIGERLy (Syndicat de gestion des énergies de la région lyonnaise) et Alexis LIPPENS, directeur opérationnel, Ikomē Directeur associé, NoctaBene et LEA

À l’heure où les enjeux environnementaux et les attentes des citoyens redéfinissent nos espaces urbains, l’éclairage public se trouve au cœur d’un double défi : concilier sobriété lumineuse et agréabilité des territoires.

Éric PEREZ est président du SIGERLy (Syndicat de gestion des énergies de la région lyonnaise). Le SIGERLy est un syndicat d’énergie qui réunit 65 communes de la région lyonnaise ainsi que la Métropole de Lyon. Un territoire de 576 km² pour plus de 960 000 habitants. Le SIGERLy exerce pour le compte de ses adhérents les compétences qu’ils lui ont transférées. 53 communes lui ont ainsi confié la gestion de leur éclairage public, ce qui représente plus de 83 000 points lumineux. Le syndicat s’est engagé dans une démarche de transformation de son parc d’éclairage public, afin de diminuer à la fois sa consommation énergétique et son impact sur la biodiversité nocturne. Cela se traduit par un passage en led des points lumineux (59 % du parc est en led à fin 2025 contre 27 % en 2021), la pratique de l’abaissement de l’intensité en cœur de nuit, voire de l’extinction de l’éclairage public, ou encore l’ajustement de la température de couleur. En parallèle, le syndicat encourage ses adhérents à se doter d’un schéma directeur d’aménagement lumière (sdal), avec comme objectif que l’ensemble de ses membres en soient pourvus d’ici à 2027.

Alexis LIPPENS est directeur opérationnel, Ikomē, et directeur associé, NoctaBene et LEA. IKOMĒ est un groupe français indépendant de conception lumière, né en 2020 du rapprochement des agences NoctaBene et Les Éclairagistes Associés (LEA), puis renforcé par l’intégration de Ponctuelle. Dirigée par Christophe Canadell et Alexis Lippens, l’équipe réunit designers, architectes et ingénieurs autour d’une vision commune de la lumière, à la fois technique, sensible et contextuelle. L’association de ces trois structures permet de conjuguer rigueur technique et finesse artistique pour concevoir des projets lumière sur mesure, qu’il s’agisse d’espaces urbains, patrimoniaux, culturels, hôteliers ou commerciaux, de l’échelle d’un territoire à celle d’un lieu. Présente en France et à l’international, IKOMĒ développe ses activités en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, en accompagnant les équipes de conception dès les premières phases jusqu’à la réalisation.

Éric Perez et Alexis Lippens partagent une vision commune : repenser l’éclairage pour qu’il réponde à la fois aux impératifs écologiques, aux besoins sociaux et aux spécificités locales. Leur collaboration, nourrie par l’élaboration de schémas directeurs d’aménagement lumière (SDAL), illustre cette ambition. Comment adapter les infrastructures lumineuses aux réalités des communes, tout en intégrant les trames noires, la réduction des consommations et l’innovation artistique ? Entre crises énergétiques, attentes des élus et aspirations des habitants, leurs échanges révèlent les contours d’un éclairage public plus responsable, plus humain et résolument tourné vers l’avenir.

Dans quel contexte travaillez-vous ensemble ?
Éric Perez – Les agences LEA et NoctaBene (Ikomé) élaborent les schémas directeurs d’aménagement lumière (sdal) pour le SIGERLy. L’objectif est de créer, en s’appuyant sur leur expertise, un document-cadre qui servira de référence au syndicat, aux entreprises de travaux et aux fournisseurs d’éclairage pour proposer aux communes une typologie de matériel et des usages adaptés à des critères précis. Une fois ce document rédigé, le SIGERLy l’explique aux élus locaux, en détaillant la stratégie développée à l’échelle du syndicat, axée sur la sobriété lumineuse et énergétique, et qui répond aux usages et aux spécificités de chaque commune.
En 2020, à mon arrivée à la tête du SIGERLy, le syndicat, à l’occasion de travaux d’enfouissement des réseaux, renouvelait l’éclairage public. À cette époque, les leds représentaient entre 20 et 30 % du parc lumineux. Mon ambition était de réduire la consommation énergétique des communes, dans tous les domaines, y compris l’éclairage, en convertissant l’ensemble du parc en led, tout en améliorant l’efficacité. Notre spécialiste de l’éclairage, Didier Prudhon, avait déjà commencé à mettre en place des sdal, à raison d’un ou deux par an, en commençant par les plus petites communes. Nous avons souhaité les généraliser aux 53 communes, mais nous avions besoin de financements. Le SIGERLy a alors bénéficié d’une aide via le dispositif ACTEE (Action des collectivités territoriales pour l’efficacité énergétique), un programme porté par la FNCCR (Fédération nationale des collectivités concédantes et régies), en partenariat avec l’ADEME et l’AMF. Ce programme met à disposition et finance des outils d’aide à la décision pour soutenir les groupements de collectivités dans le développement de projets de rénovation énergétique. Le dispositif lum’ACTEE+ apporte un soutien opérationnel et financier. Nous avons également candidaté à un dispositif européen, Elena (European Local ENergy Assistance), une aide à la transition énergétique destinée aux collectivités d’une certaine taille.
Si notre démarche nous offre une vision globale du territoire, nous conservons des liens étroits avec les maires, qui restent les décideurs. Il est parfois facile de dupliquer des sdal dans plusieurs petites communes. Mais pour les territoires plus vastes, il est préférable de s’adapter à leurs besoins spécifiques, notamment en présence de trames vertes et bleues, qui nous amènent à réfléchir à des trames noires ou sombres. Pour y parvenir, il est essentiel d’écouter les élus locaux, tout en maintenant une cohérence dans les sdal. Nous sommes d’ailleurs régulièrement accompagnés par le Cerema, qui nous aide à garantir une homogénéité dans nos propositions.
Alexis Lippens – Je souhaite réagir aux propos d’Éric Perez sur l’ampleur des rénovations de l’éclairage public et les difficultés rencontrées par les communes pour les mettre en œuvre. Depuis les crises liées à la pandémie et à la guerre en Ukraine, des mesures d’urgence ont été adoptées par certaines collectivités, qui ont choisi l’extinction, souvent pour des raisons financières : il fallait réagir rapidement pour préserver les budgets. Mais ces mesures temporaires doivent être remplacées par des solutions adaptées et réfléchies. Cela n’a pas toujours été le cas sur tous les territoires à l’échelle nationale. De nombreuses collectivités ont dû revenir en arrière sur l’extinction, car il est difficile de l’imposer aux habitants et aux élus locaux.
À un moment donné, il est nécessaire de s’intéresser à l’usage du territoire, à la manière dont les usagers vivent la ville ou les différents quartiers et ce qu’ils attendent de leur vie nocturne. On ne peut pas suivre un rythme circadien où, dès le coucher du soleil, chacun rentre chez soi. Cela a pu fonctionner pendant la période de Covid, mais ce n’est pas une solution à long terme. Je suis plutôt partisan de l’extinction de l’éclairage public. Je pense que cela peut être un levier utile parmi d’autres, mais il n’est pas adaptable ni acceptable partout. Dans chaque plan lumière sur lequel nous travaillons, nous accordons une attention particulière à la question des usages, en abordant l’éclairage sous trois aspects fondamentaux.
Premièrement, il s’agit de rassurer : rassurer la population face à la peur du noir. Nous ne parlons pas forcément de la sécurité objective, mais plutôt du sentiment de sécurité des usagers, ce qui est tout aussi important. Ce sentiment conditionne l’accès à l’espace public la nuit pour tous, car la nuit n’est pas réservée à un genre ou à une catégorie de la population.
Deuxièmement, nous éclairons pour rassembler. L’objectif est de faire de l’espace public un lieu de convivialité, d’autant plus que, dans le contexte actuel de réchauffement climatique, la nuit va prendre une place croissante, notamment l’été. Nous devons nous adapter à la hausse des températures, et la vie sociale va se déplacer vers les périodes les plus fraîches, après le coucher du soleil. L’espace public, en particulier en ville où les habitants ne disposent pas toujours de jardin, deviendra un lieu de vie et de convivialité. L’éclairage doit répondre à cette évolution en proposant des ambiances agréables et propices aux rencontres. Troisièmement, nous éclairons pour valoriser le cadre de vie. Certaines expérimentations ont montré qu’un éclairage artistique pouvait transformer la perception et l’usage de l’espace public la nuit. Nous intégrons systématiquement ces trois dimensions dans nos plans lumière pour les adapter à la réalité de chaque territoire.

Qu’entendez-vous par « éclairage artistique » ?
Alexis Lippens – Il peut s’agir de la mise en valeur de monuments ou de patrimoine historique, par exemple avec des projections de gobos ou un éclairage architectural, même sur des sites qui n’ont pas nécessairement une grande valeur architecturale. LEA a récemment éclairé le pont-rail Paul Bert à Lyon, en combinant éclairage fonctionnel et mise en valeur architecturale. L’intervention met en lumière la sous-face du tablier et souligne le rythme de la structure grâce à un jeu graphique et coloré. Cette zone, autrefois sombre et peu engageante, a été transformée pour devenir un passage plus rassurant. Cela peut aussi consister en la création d’œuvres lumineuses, où l’éclairage devient un médium artistique, outil intéressant dans le cadre du réaménagement d’un quartier ou d’une ville.
Éric Perez – Je souscris pleinement aux propos d’Alexis Lippens. Grâce à la technologie led, il devient plus facile d’adapter l’éclairage et le paysage lumineux à l’environnement, à la vie sociale et aux attentes en matière de sécurité. Rappelons qu’aucune loi n’oblige les maires à éclairer. Il s’agit avant tout de bon sens, d’assurer un sentiment de sécurité, mais aussi, comme le soulignait Alexis, d’une question d’usage : si les gens passent plus de temps à l’extérieur une fois la nuit tombée, il est préférable, voire indispensable, de leur fournir de la lumière, en tenant compte des zones concernées. Quant à la mise en valeur des bâtiments, nous y avions pensé, mais la crise énergétique a freiné de nombreux élus. Nous avons choisi de privilégier l’amélioration de l’éclairage urbain ; aujourd’hui, nous commençons tout juste à réfléchir à des mises en valeur, mais en restant dans une logique de sobriété. Nous visions le 100 % led en 2026, mais les différentes crises nous ont ralentis. Nous avons atteint environ 60 %, ce qui représente déjà des économies d’énergie significatives et une amélioration nette de la qualité de l’éclairage. Cela nous laisse désormais plus de temps pour réfléchir à notre trame noire et sombre, ainsi qu’aux impacts environnementaux de l’éclairage public.

Il est préférable de s’adapter aux besoins
spécifiques des communes, notamment en présence
de trames vertes et bleues qui nous amènent
à réfléchir à des trames noires ou sombres.” Éric Perez

Vous avez tous deux évoqué les trames noires. Comment les abordez-vous ?
Éric Perez – Il nous faut concevoir les nouveaux sdal en tenant compte de ces trames noires. Imaginez que, dans un futur proche, nous découvrions avoir installé des points lumineux dans une zone protégée ! Il s’agit de deniers publics, et notre devoir est d’anticiper les transformations à venir, en nous appuyant sur les analyses d’experts, d’écologues et de concepteurs lumière, afin d’évaluer les impacts de l’éclairage public sur l’environnement, la faune et la flore, et de réfléchir à la nécessité, ou non, d’éclairer, pour quelle durée et avec quel type de matériel.
Alexis Lippens – Le volet environnemental a longtemps été le parent pauvre de l’éclairage public. Pendant des siècles, celui-ci a été déployé en ne tenant compte que des aspects sociaux et sécuritaires. Aujourd’hui, la France compte environ 12 millions de points lumineux. Depuis quelques années, on a pris conscience de l’impact environnemental de l’éclairage public, qui est réel : on parle de pollution lumineuse, mais aussi d’impacts sur la santé, notamment avec les leds et la lumière bleue. On assiste à une nouvelle lecture de l’éclairage public, où l’on insiste sur le volet environnemental, peut-être au détriment du volet social ? Il faut accepter que l’on éclaire avant tout pour l’humain, et dans le respect de son environnement. Mais il existe des zones où la présence humaine est très faible, rendant l’éclairage inutile. Je pense aussi à une autre dimension : l’impact carbone des équipements et le réemploi du matériel, en trouvant des solutions alternatives au remplacement systématique des luminaires. Nous commençons à intégrer cette réflexion dans nos missions.

Cette question de réemploi en éclairage public est-elle vraiment prise en compte ?
Éric Perez – Au sein du SIGERLy, notre directrice générale, Christine Rami, s’est penchée sur la question. Dans le cadre de notre plan de modernisation, nous avons remplacé un certain nombre de mâts, qui, après dépose, partaient souvent à la benne. Accompagnés par la FNCCR et le Cerema, nous avons réuni plusieurs entreprises et organismes, comme Citeos, le Serce, Eiffage, Ragni, et Serpollet, afin de créer une filière de réemploi au sein d’un groupe de travail national, soutenu par un dispositif de la Métropole de Lyon, le Pivot Circulaire. Pour tous les acteurs, le réemploi représente une réelle valeur ajoutée, et l’on constate un intérêt croissant des élus pour la réutilisation de ces matériels, conçus pour durer plusieurs décennies. Peu importe si la commune voisine possède les mêmes mâts.

Nous optons pour une logique « d’agréabilité »,
qu’il s’agisse de conception lumière, de sdal,
ou d’aménagement d’espace public.” Alexis Lippens

Pensez-vous qu’il soit encore possible de différencier l’éclairage en fonction des usages, de la localisation et des espaces ? Ne devrait-on pas, selon vous, aspirer à davantage d’homogénéité des matériels ?
Éric Perez – Je serais tenté de répondre les deux. Il ne faut pas avoir une vision rigide de l’éclairage public. Parfois, un peu de sobriété s’impose pour un éclairage fonctionnel, dans le respect des contraintes budgétaires des communes. En revanche, je crois beaucoup à une typologie d’éclairage permettant de créer diverses ambiances dans certaines zones et de recréer du lien social.
Alexis Lippens – Non seulement il est possible de différencier l’éclairage en fonction des usages, mais c’est même indispensable. Lors du diagnostic territorial, il est crucial de comprendre et d’analyser les activités de l’espace public, puis de réfléchir à la manière de le transformer et à la perception que l’on souhaite en donner, ce qui définira la mise en lumière appropriée. L’idée est de se libérer de la norme NF EN 13-201 pour entrer dans une logique d’« agréabilité », intégrant pleinement la dimension sensorielle de l’éclairage. Qu’il s’agisse de conception lumière, de sdal, ou d’aménagement d’espace public, posons-nous la question de la manière dont nous pouvons offrir une ambiance agréable et adaptée à l’usage, en jouant sur la température de couleur, l’intensité lumineuse, l’implantation du matériel, tout en intégrant les contraintes environnementales selon les zones et les enjeux de biodiversité, ainsi que les contraintes financières pour réaliser des projets ancrés dans la réalité économique du territoire.

Ce sont là les signes précurseurs de l’éclairage de demain ?
Alexis Lippens – L’éclairage public va occuper une place de plus en plus centrale dans notre quotidien, en particulier en ville. Je reprends ce que j’évoquais précédemment sur les périodes estivales. Les températures augmentent, et le soir, la nuit, quand il fait plus frais, devient le moment où la vie sociale s’épanouit dans l’espace public. L’éclairage public doit permettre d’accueillir cette vie nocturne en créant des espaces de convivialité. C’est la ligne de conduite que nous adoptons dans notre métier de concepteur lumière et de conseil auprès des collectivités. J’ai parlé d’« agréabilité » en imaginant la vie nocturne de demain. Il ne faut pas croire qu’un éclairage centré sur l’usage et l’humain se fera au détriment de l’environnement. Je suis convaincu qu’un éclairage agréable, qui valorise nos territoires, peut s’inscrire dans une démarche de sobriété lumineuse et énergétique. C’est ainsi que naîtront des politiques ambitieuses, avec des projets pérennes et durables, en travaillant main dans la main avec les élus locaux.
Éric Perez – L’éclairage va s’associer à un changement sociétal, et il faut l’accompagner au mieux avec des équipes capables de le penser. J’ai apprécié le travail réalisé avec celles d’Alexis Lippens, en particulier sur les sdal, qui sont des documents vivants. Le travail est loin d’être fini, au contraire, les sdal vont se nourrir des évolutions sociétales, des projets locaux et d’une vision de l’éclairage qui doit rester sobre et intelligente. C’est cela que je trouve pertinent.

Propos recueillis par Isabelle Arnaud