Franck Onraed, Perifem : « Dans les enseignes alimentaires notamment, la facture énergétique peut représenter jusqu’à 30 % du résultat net d’un point de vente. Ce n’est plus un sujet technique, c’est un sujet de compétitivité. »

Franck Onraed, responsable énergie et équipement, Perifem © Perifem

Sous l’effet conjugué de la fluctuation des prix de l’énergie et de la superposition des réglementations, les enseignes de distribution doivent accélérer leur transformation énergétique tout en maîtrisant leur équilibre économique. À horizon 2030, les obligations techniques, le pilotage de la performance et donc les investissements, convergent dans un calendrier particulièrement dense. Perifem réunit l’ensemble des acteurs de la distribution, intégrés ou indépendants, dans le secteur alimentaire ou du commerce spécialisé, centres commerciaux, mais aussi leurs fournisseurs, autour des préoccupations d’environnement, d’énergie, de sécurité et d’innovation technologique. Sa ligne directrice : concilier exigence réglementaire, faisabilité technique et soutenabilité économique. Franck Onraed, responsable énergie et équipement de Perifem, revient sur le niveau de maturité énergétique du secteur, les priorités d’investissement, les enjeux liés à la GTB, aux IRVE et au photovoltaïque, ainsi que sur les points de friction réglementaire, notamment autour du décret tertiaire.

Pouvez-vous présenter Perifem et vos adhérents ?
Franck Onraed
– Perifem est la fédération technique du commerce. Créée en 1980, elle rassemble aujourd’hui l’écosystème opérationnel du retail autour des sujets non marchands : énergie, environnement, sécurité, sûreté, accessibilité inclusion, équipements techniques, construction et rénovation.

Nous représentons plus de 35 000 magasins, 400 centres commerciaux et une soixantaine d’enseignes nationales, alimentaires et non alimentaires. Derrière une enseigne, nous considérons l’acteur dans sa globalité. Qu’il s’agisse d’un groupe intégré ou structuré en réseau, nous travaillons à l’échelle consolidée. Cela représente plus de 300 milliards d’euros de chiffre d’affaires cumulé.

Notre singularité tient à notre double collège. Les enseignes d’un côté, et près de 300 apporteurs de solutions de l’autre, qu’il s’agisse de bureaux d’études, de bureaux de contrôle, d’industriels, d’installateurs, d’énergéticiens, de facility managers, d’éditeurs de solutions… Nous animons une cinquantaine de commissions thématiques. L’énergie, par exemple, mobilise à elle seule plus d’une centaine d’acteurs techniques.

Le principe est simple : une problématique technique ne se traite pas en silo. Pour faire avancer un sujet, par exemple le froid, la GTB, la géothermie ou les ombrières photovoltaïques, il faut réunir les exploitants, les concepteurs, les industriels et les experts autour de la même table.

Notre boussole est constante et les solutions doivent toujours répondre à la double équation : « techniquement viable et économiquement soutenable ». Si l’équation ne tient pas sur ces deux jambes, elle ne se déploiera pas, même si elle est réglementaire.

Vous évoquez une cinquantaine de commissions, comment sont-elles réparties ?
F. O. – Elles s’organisent autour de grands piliers : énergie et équipements (mon périmètre), environnement, construction-rénovation, sécurité et sûreté des biens et des personnes, accessibilité inclusion. Chaque commission traite un sujet opérationnel précis. Leur fonctionnement est transversal. Une commission peut réunir un directeur technique d’enseigne, un responsable énergie, un bureau d’études, un industriel et un exploitant. Notre objectif est de nous inscrire dans la pratique, en confrontant les textes réglementaires et les technologies aux réalités du terrain.

Quelles actions menez-vous auprès de vos adhérents pour les accompagner dans l’amélioration de la performance énergétique de leurs bâtiments ?
F. O. –
Notre premier métier, c’est le décryptage réglementaire. Nous analysons les textes dès leur gestation, qu’il s’agisse de projets de loi, transpositions de directives européennes, décrets en préparation, jusqu’à leur publication au Journal officiel et leur capacité réelle de mise en œuvre.

Décrypter, ce n’est pas résumer. C’est rendre intelligible et surtout applicable. Nous prenons pour cela des cas concrets, par exemple un parking type de supermarché, une toiture existante, une extension de surface. Nous testons les obligations EnR, les possibilités de mix énergétique, les contraintes structurelles…

Pour illustrer notre démarche, prenons pour exemple l’obligation de photovoltaïque en toiture. Sur le neuf, c’est intégré en conception. Sur l’existant, nous avons constaté que beaucoup de charpentes ne supportaient pas la surcharge. En travaillant avec les apporteurs de solutions, nous avons identifié des configurations permettant de remplacer l’étanchéité par un système intégrant le photovoltaïque (PV) sans surcharge. C’est typiquement l’illustration d’un problème réglementaire qui devient solution technique.

Nous faisons également remonter à l’administration les points d’incohérence ou d’imprécision dans les textes réglementaires, par exemple l’équivalence entre production photovoltaïque et géoénergie, la compatibilité des unités, les règles d’interprétation. Cette relation est transparente et les pouvoirs publics nous sollicitent régulièrement pour tester la faisabilité de leurs textes.

Quelle est votre méthode pour proposer cet éclairage à vos adhérents ?
F. O. –
Nous travaillons d’abord en équipe interne, composée de cinq permanents aux expertises complémentaires. Puis nous constituons, si nécessaire, des groupes de travail ad hoc : géothermie, froid commercial, peintures réflectives, GTB… Nous mobilisons les directions techniques et énergie des enseignes, leurs juristes, les industriels, parfois des universitaires ou d’autres fédérations professionnelles. L’objectif est toujours le même : confronter le texte à la faisabilité technique et à la soutenabilité économique.

Sur la forme, nous publions régulièrement des articles accessibles à l’ensemble des adhérents, accompagnés de guides, schémas, simulateurs Excel ou notes d’analyse. Nous organisons aussi des forums thématiques qui permettent une mise à niveau collective et des échanges francs sur les points de blocage. Ces rencontres associent enseignes, apporteurs de solutions, parfois l’administration. L’idée est d’objectiver les difficultés pour les résoudre, pas de les contourner.

Nous contribuons également aux travaux du Conseil national du commerce (CNC). À la demande des pouvoirs publics, nous avons chiffré l’effort d’investissement requis pour la décarbonation du secteur. Les montants représentent environ une fois et demie l’investissement habituel du secteur. Ce sont des ordres de grandeur structurants.

« On observe désormais dans les enseignes de distribution une véritable institutionnalisation de la fonction énergie. »

Quel est le niveau d’intérêt et de maturité des acteurs du commerce sur les sujets liés à l’énergie ?
F. O. –
Il est aujourd’hui structurellement élevé et nettement plus professionnel qu’il y a dix ans. Historiquement, les enseignes disposaient de directions techniques performantes, mais l’énergie était traitée comme un poste de dépense parmi d’autres. La crise énergétique a servi d’accélérateur et la volatilité des prix a replacé l’énergie au cœur de la stratégie.

On observe désormais dans les enseignes de distribution une véritable institutionnalisation de la fonction énergie. Dans la majorité des groupes, il existe un responsable énergie, distinct de l’acheteur d’électricité ou du responsable technique. Dans les grandes enseignes, ce sont des équipes dédiées, capables d’analyser les courbes de charge, de piloter les contrats d’effacement, d’arbitrer entre autoconsommation et revente, ou encore d’intégrer la dimension carbone dans les décisions.

Le poids économique explique cette évolution : dans les enseignes alimentaires notamment, la facture énergétique peut représenter jusqu’à 30 % du résultat net d’un point de vente. Ce n’est plus un sujet technique, c’est un sujet de compétitivité.

La logique d’investissement évolue également. On ne raisonne plus uniquement en CAPEX, mais en
e-TCO (Total Cost of Ownership + décarbonation monétisée), intégrant exploitation maintenance sur durée d’usage, performance globale, évolution du prix de l’énergie et trajectoire réglementaire. La maturité progresse, même si elle reste hétérogène selon la taille des réseaux.

Avez-vous un aperçu global sur l’évolution de la performance énergétique des commerces, par tailles et typologies ?
F. O. –
Lors de la crise de 2022, le secteur a déployé un plan de sobriété coordonné. Les mesures, incluant par exemple la baisse d’intensité lumineuse, l’ajustement des consignes de température, l’optimisation des horaires d’éclairage des parkings, ont permis environ 10 % d’économies en un an. Ce qui est intéressant, c’est que ces gains ont été pérennisés.

Nous avons également constitué un panel de 500 sites parmi les plus performants afin d’analyser les ratios par typologies : alimentaire, bricolage, jardinerie, équipement de la maison… Les profils sont très différents. L’alimentaire est dominé par le froid, le bricolage par l’éclairage et le chauffage de grands volumes.

En 2026, nous publierons deux baromètres sectoriels. Le premier est un baromètre des consommations énergétiques réalisé avec advizeo et le second vise à mesurer le potentiel et le déploiement du PV en parkings, en partenariat avec AdaptAI. L’enjeu est double : objectiver les progrès et disposer d’indicateurs tangibles et représentatifs face aux pouvoirs publics. La donnée devient un outil stratégique, pas seulement un outil de pilotage interne.

« Les hypermarchés sont souvent équipés à des niveaux très élevés, parfois proches de 80 %, car la complexité technique des systèmes justifie pleinement une GTB performante. »

Selon la dernière édition de l’Observatoire des BACS du Gimelec, les commerces ont un taux d’équipement moyen d’environ 18 %, avec des disparités selon leurs taille et typologie. Comment l’expliquez-vous ?
F. O. – Plusieurs facteurs structurels l’expliquent. D’abord, la taille des sites. Les hypermarchés sont souvent équipés à des niveaux très élevés, parfois proches de 80 %, car la complexité technique des systèmes justifie pleinement une GTB performante. À l’inverse, les commerces de proximité ou les indépendants disposent de moyens plus limités et de retours sur investissement moins immédiats.

Ensuite, il faut rappeler que la GTB est un outil d’optimisation, pas une fin réglementaire en soi. Or le premier poste énergétique de l’alimentaire est le froid commercial. Celui-ci est généralement piloté par des systèmes de supervision spécifiques, souvent distincts du périmètre BACS. Les priorités d’investissement se répartissent donc entre plusieurs obligations simultanées : BACS, F-Gaz pour le remplacement des systèmes de production de froid commercial, photovoltaïque, bornes de recharge pour véhicules électriques (IRVE).

Il existe également une question d’héritage technique. De nombreux sites fonctionnent encore avec des installations anciennes, peu communicantes. L’interopérabilité n’est pas toujours assurée. Le taux de 18 % traduit aussi cette réalité de parc existant. La dynamique reste cependant positive, car chaque rénovation lourde ou construction neuve intègre désormais la GTB comme standard.

Parallèlement au décret BACS, les acteurs du commerce sont soumis à la loi d’orientation des mobilités (LOM), qui impose l’installation d’IRVE, mais aussi à la loi APER, qui leur impose d’installer des ombrières PV sur leurs parkings. Comment cette superposition de textes est-elle vécue par vos adhérents ?
F. O. –
Elle est vécue comme une convergence réglementaire très concentrée dans le temps. Entre le décret BACS, la loi LOM pour les IRVE, la loi APER pour les ombrières photovoltaïques, les obligations liées aux fluides frigorigènes (F-Gaz) et les exigences RE2020 pour les constructions neuves, l’essentiel des investissements énergétiques converge vers l’horizon 2030.

Les enseignes ne contestent pas la trajectoire. Produire du photovoltaïque en autoconsommation améliore la résilience énergétique d’un site. Installer des bornes de recharge constitue un service cohérent avec l’évolution des mobilités. Mais l’enjeu porte sur la cohérence des calendriers, la priorisation et la capacité de financement.

La loi LOM, par exemple, a initialement fixé des quotas uniformes sans toujours tenir compte des usages réels des parkings commerciaux, qu’il s’agisse des durées moyennes de stationnement, de la rotation des véhicules, de la typologie de la clientèle. Des ajustements ont été nécessaires.

La difficulté principale est budgétaire. Comme je l’expliquais, les montants cumulés représentent environ une fois et demie l’investissement annuel habituel du secteur. La transition n’est pas refusée, mais elle doit être planifiée, toujours de manière techniquement cohérente et économiquement soutenable.

Perifem a mené plusieurs recours contre le décret tertiaire. Pouvez-vous nous en expliquer les raisons ? Quelle est votre position sur le sujet ?
F. O. –
Un recours juridique n’est jamais une opposition de principe. Il intervient lorsque le dialogue technique avec l’administration ne permet plus de corriger des incohérences structurelles. Perifem ne conteste ni l’ambition de réduction des consommations ni l’urgence climatique. Les enseignes ont d’ailleurs démontré leur engagement, que ce soit à travers la fermeture volontaire des meubles froids ouverts, les plans de sobriété déployés dès 2022 ou encore les initiatives sur la gestion de l’eau. Le débat porte donc sur les modalités d’application du cadre réglementaire.

Le premier point de désaccord concerne la diversité des modèles commerciaux. Le commerce ne constitue pas un ensemble homogène. Les intensités énergétiques varient fortement selon les concepts, les surfaces, les positionnements ou les usages. Or les valeurs absolues fixées dans le cadre du décret tertiaire ne reflètent pas suffisamment cette pluralité, et les valeurs relatives mettent tout le monde sur la même ligne de départ ; les sites récents peu énergivores comme les sites anciens plus énergivores doivent tous faire – 40 %. La réduction des consommations est partagée, mais elle doit tenir compte des réalités opérationnelles. C’est d’ailleurs bien ce que demande la directive européenne EPBD sur la performance énergétique des bâtiments, qui impose de commencer par les moins sobres et qui n’a du tout été la voie optée par l’administration française.

La rotation fréquente des cellules commerciales constitue un autre sujet sensible. Lorsqu’une enseigne reprend un local sans disposer de l’historique énergétique du précédent occupant, elle peut se retrouver soumise à une trajectoire de réduction concentrée sur quelques années, ce qui crée une situation d’iniquité.

La question de la cohérence réglementaire se pose également. Des bâtiments conformes à la RE2020 peuvent, dès leur mise en exploitation, se trouver en difficulté au regard des valeurs absolues du décret tertiaire. Les analyses menées par Perifem sur un panel représentatif montrent que certains seuils sont inatteignables, y compris pour des bâtiments récents et performants. Ce décalage interroge la cohérence d’ensemble.

Enfin, la plateforme OPERAT pose un enjeu de stabilité et de lisibilité. Les modalités d’interprétation évoluent régulièrement et le système d’affichage valorise uniquement l’atteinte des valeurs absolues, sans refléter la trajectoire réelle de réduction. Un acteur conforme peut ainsi apparaître publiquement comme insuffisamment performant. Les recours engagés visent donc à restaurer cohérence, équité et sécurité juridique, sans remettre en cause l’ambition environnementale.

Quelles sont les actions les plus impactantes pour améliorer la performance énergétique des commerces, selon leur typologie ?
F. O. –
La typologie du commerce conditionne les leviers d’action. Dans l’alimentaire, le froid commercial représente la part majoritaire des consommations. L’optimisation des installations frigorifiques, l’évolution vers des fluides à faible impact climatique, la récupération de chaleur ou le renouvellement d’équipements anciens constituent des axes prioritaires.

Dans le non-alimentaire, le chauffage, la ventilation et la climatisation deviennent dominants, suivis par l’éclairage. L’amélioration passe par la modernisation des systèmes, mais aussi par un pilotage plus fin. L’intelligence embarquée, le sous-comptage et l’analyse des données permettent d’ajuster les usages au plus près des besoins réels.

Les enseignes cherchent également à renforcer leur autonomie énergétique à travers le photovoltaïque ou d’autres solutions de production locale, en veillant à dimensionner les installations selon leur niveau propre d’autoconsommation. Parallèlement, la performance énergétique s’inscrit désormais dans une approche plus globale intégrant la résilience climatique, qu’il s’agisse de gestion des eaux pluviales, d’adaptation aux fortes chaleurs ou d’amélioration de l’enveloppe des bâtiments.

Quelles sont les conséquences du cadre réglementaire mouvant et de l’absence de stratégie énergétique lisible ?
F. O. –
L’instabilité normative ralentit les décisions d’investissement. Lorsqu’un texte évolue ou que ses décrets d’application tardent à paraître, les acteurs hésitent à engager des capitaux importants. Le risque est soit de différer les projets, soit d’investir dans un cadre susceptible d’être modifié, ce qui fragilise les équilibres économiques.

Certaines obligations, lorsqu’elles sont conçues de manière uniforme, ne reflètent pas toujours les usages réels des sites. C’est le cas, par exemple, des infrastructures de recharge ou du dimensionnement photovoltaïque, qui doivent être calibrés en fonction des besoins effectifs. Une norme déconnectée des réalités opérationnelles peut produire des effets contre-productifs. Le rôle de Perifem est d’objectiver ces écarts et d’apporter une lecture stabilisée aux enseignes, au travers, si nécessaire, de son action publique.

Quels seront vos principaux temps forts cette année ?
F. O. –
L’année est structurée autour de plusieurs rendez-vous majeurs, à commencer par le Perifem Day du 19 mars prochain, qui réunissait des dirigeants d’enseignes tels que Michel-Édouard Leclerc, Thierry Cotillard, ou encore Philippe Palazzi. Cette rencontre a permis de croiser les enjeux stratégiques, réglementaires et opérationnels liés notamment à l’énergie, dont les infrastructures de recharge et des réseaux intelligents.

Ce salon dédié à l’énergie favorise également les échanges entre enseignes et fournisseurs de solutions, tandis que les baromètres sectoriels permettront d’objectiver les trajectoires de consommation et de déploiement des énergies renouvelables. Enfin, les Trophées Innovation mettront en avant des solutions jugées pertinentes tant sur le plan technique qu’économique.

Propos recueillis par Alexandre Arène