Philippe Varin, président de France Industrie

Philippe Varin, président de France Industrie. (c) France Industrie

Interlocuteur de référence auprès des pouvoirs publics sur les sujets liés à l’industrie, France Industrie se trouve aujourd’hui au cœur de l’actualité avec les discussions autour du plan de relance décidé par le gouvernement suite à la crise du Covid-19. Philippe Varin, président de France Industrie, dresse un état des lieux de l’industrie française et nous en dit davantage sur les leviers pour relancer l’industrie française et la rendre plus compétitive.

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Pouvez-vous nous présenter France industrie ?
Philippe Varin –
France Industrie est l’organisation professionnelle représentative de l’industrie en France. Elle est née en 2018 du rapprochement entre deux organisations : le Cercle de l’industrie, un think tank regroupant les CEO des grandes entreprises industrielles, et le Groupe des fédérations industrielles, (GFI) regroupant les principales fédérations industrielles sectorielles membres du Medef. Notre ambition était de se regrouper pour constituer une structure unique et parler d’une seule voix afin que l’industrie soit remise au cœur de la politique économique de la France après le déclin qu’elle a pu connaître pendant plus de 20 ans. J’ai l’honneur de présider cette organisation professionnelle depuis février 2018, Alexandre Saubot (DG de Haulotte Group, président de l’OPCO 2i et ancien président de l’UIMM) m’a rejoint en avril 2020 en tant que vice-président. L’association compte aujourd’hui 67 membres adhérents : 23 fédérations sectorielles de l’industrie et les présidents de 44 grandes entreprises privées et publiques, intervenant dans tous les secteurs industriels. France Industrie est aujourd’hui l’interlocuteur de référence auprès des pouvoirs publics sur les sujets industriels transverses : compétitivité, emploi, transition écologique, innovation et numérique, politique industrielle européenne et attractivité des territoires.

Quels sont aujourd’hui les enjeux industriels sur le territoire français ?
Notre industrie a subi un déclin pendant plus de 20 ans, et ce jusqu’en 2017. Son poids dans le PIB national est passé de 20 % à moins de 13 %, des centaines de milliers d’emplois ont été détruits et de nombreux sites fermés. Avec le rapport Gallois de 2013 et sa traduction dans le Pacte de responsabilité qui en a résulté, la désindustrialisation a été enrayée, permettant au nouvel exécutif arrivé en 2017, en amplifiant les réformes engagées, de conforter cet élan sans totalement l’inverser. Les effets cumulés des réformes de ces dernières années ont ainsi commencé à avoir un effet positif sur l’activité industrielle. La baisse progressive de l’impôt sur les sociétés et surtout le CICE (transformé ensuite en baisse de charges) ont permis progressivement à l’industrie de recouvrer un peu de compétitivité, d’améliorer ses marges, d’investir et même de créer de l’emploi pendant 8 trimestres consécutifs. En ce début d’année 2020, avant l’irruption de la crise Covid-19, l’industrie connaissait une période faste, avec 250 000 recrutements annuels prévus pour les cinq prochaines années, et une tension sur les compétences s’observait avec près de 50 000 postes « non pourvus ».

Trois principaux défis se présentaient aux industriels. En premier lieu, la compétitivité face notamment à la mondialisation. Les progrès enregistrés depuis 2017 sur ce plan n’ont pas permis à la France de résorber son écart de compétitivité avec ses principaux concurrents européens. Produire, exporter et innover en France restait un défi, notamment en raison de la surfiscalité pesant sur les facteurs de production. La volonté d’instaurer une industrie du futur à la pointe des nouvelles technologies (IA, IoT…) restait sujette à de nombreux freins. Le deuxième défi pour les industriels est lié à la transition écologique, avec en ligne de mire la décarbonation de l’industrie. Enfin, un défi qui me tient à cœur est celui du capital humain, de la formation et la poursuite de l’apprentissage, notamment avec un plan d’inclusion des femmes, des jeunes et des décrocheurs. Ces éléments faisaient partie intégrante du Pacte productif qui devait être lancé au printemps dernier : un objectif fixé par Emmanuel Macron de plein emploi en 2025. Ce pacte devait définir la stratégie de la France en matière d’industrie et d’innovation en lien avec la transition écologique. Chez France Industrie, notre mission était de mettre au point une stratégie industrielle ambitieuse et organisée pour la France, pour que notre industrie reste dans le peloton de tête des grandes nations industrielles !

Je parle de ces mesures au passé car la crise Covid-19 a bouleversé nos marchés, nos perspectives économiques et ce calendrier. Toutefois, ces ambitions restent structurellement d’actualité car, nous l’avons constaté au plus fort de la crise sanitaire, une industrie forte est un gage de souveraineté, de sécurité et de résilience pour notre pays et pour le « monde d’après ». Tout ce travail sur le Pacte productif, réalisé avec nos adhérents, fédérations et entreprises, que je remercie, en proche collaboration avec les pouvoirs publics, n’est pas perdu loin de là ! Il va servir de base au Plan de relance de l’industrie, mais nécessite désormais d’être renforcé, étant donné l’ampleur de la secousse, et adapté aux enjeux de l’industrie qui doit désormais plus que jamais rester attractive, verte, résiliente et innovante.


« Une industrie forte est un gage de souveraineté, de sécurité et de résilience pour notre pays et pour le “monde d’après” »


La crise liée au Covid-19 a rebattu les cartes ?
P. V. –
Le choc a été violent, du jamais-vu. En un temps record, la crise liée au Covid-19 a paralysé notre activité économique, nos déplacements et changé nos habitudes, nous confinant pour une grande partie d’entre nous à domicile. Ses conséquences économiques sont mondiales, elles bouleversent le commerce international, elles touchent tous les secteurs, dont certains gravement et sur le long terme. Depuis le 11 mai et le déconfinement, nous constatons une reprise qui s’accélère. Après avoir travaillé avec l’État au soutien de certains secteurs durement touchés (automobile, aéronautique, construction…) via des plans de soutien, nous travaillons désormais à un plan de relance pour notre industrie, qui a su se montrer résiliente. Elle a su s’adapter, se réinventer, et être au rendez-vous malgré les défis posés par les contraintes sanitaires. Face à cette crise, la première ligne de front est solidement constituée par le corps médical et les soignants. La deuxième était formée par celles et ceux qui continuent à faire vivre l’économie, et en premier lieu l’industrie et ses salariés, pour fabriquer les produits de première nécessité. Les industriels se sont très vite organisés pour assurer la continuité des secteurs essentiels tels que la santé, l’alimentation, l’énergie, l’eau, les déchets, la chimie, l’hygiène, l’emballage ou les télécommunications. Les sites industriels qui le pouvaient se sont reconvertis en urgence pour assurer la production de gel hydroalcoolique, de masques ou de respirateurs. L’industrie s’est ainsi mobilisée pour fournir un véritable « effort de guerre national ». Je salue l’engagement de tous les collaborateurs : l’industrie a été au rendez-vous, et a démontré aux Français son caractère essentiel et vital. Espérons qu’une fois la crise sanitaire passée, cette perception sera durable !


« L’industrie a été au rendez-vous, et a démontré aux Français son caractère essentiel et vital. »


Quelles sont vos principales inquiétudes ?
P. V. –
La période actuelle jusqu’à la rentrée de septembre est absolument cruciale. Nous n’avons pas droit à l’erreur. Il s’agit d’entreprendre un effort national collectif où État, entreprises, territoires et citoyens doivent jouer leur rôle. Nous n’éviterons pas une montée substantielle du chômage et je m’inquiète particulièrement pour les jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Les mesures que vient de prendre le gouvernement pour aider financièrement les entreprises à embaucher des apprentis vont dans le bon sens. Alors que la demande d’apprentissage a affiché des taux de croissance de plus de 10 % ces trois dernières années, les premières remontées d’informations nous laissaient entrevoir une chute des offres de 30 % si rien n’était fait. Nous devons tout faire pour éviter cette situation et nous disposons désormais des outils nécessaires pour y parvenir avec ce Plan Apprentissage. Sur le plan international, certains concurrents ont repris la production avant nous, je pense notamment à la Chine, et certains ne l’ont que très peu ralentie, c’est le cas de l’Allemagne, ce qui peut provoquer des effets de ciseau sur les marchés, mettant en péril nos positions, notamment sur les commodités. Ce dont l’industrie a besoin aujourd’hui, c’est de commandes. L’ampleur de la baisse est un sujet moins important encore que la nécessité de revenir rapidement à un bon niveau d’activité. Il ne faut pas attendre septembre pour prendre les bonnes décisions.

Dans le cadre du plan de relance annoncé par le gouvernement, quels sont les axes retenus pour le secteur industriel ?
P. V. –
Nous plaidons pour une véritable renaissance industrielle, pour conserver nos positions et nos compétences. Nous n’y arriverons qu’avec un projet collectif réunissant tous les acteurs, entreprises, État et collectivités. France Industrie élabore actuellement, avec ses entreprises et fédérations membres, en concertation étroite avec les pouvoirs publics, les grandes lignes d’un vaste « Plan de relance pour l’industrie ». Ses maîtres-mots sont : nouveau modèle productif, préservation du capital humain, souveraineté technologique, réindustrialisation des secteurs stratégiques, compétitivité et attractivité des territoires.

Quelles seront les déclinaisons concrètes en faveur des acteurs de l’industrie ?
P. V. –
S’il est encore un peu tôt pour anticiper sur les prochaines mesures, le futur plan de relance fait référence aux propositions élaborées dans le Pacte productif, lesquelles ont été retravaillées et adaptées à la situation qui, aujourd’hui, nous impose d’aller plus loin et d’être plus ambitieux. Le plan de relance doit être basé principalement sur le soutien à l’offre et un soutien ciblé à la demande, autour de trois piliers.

En premier lieu, le pilier de la trajectoire carbone et de la relance verte : pas question de revenir en arrière et sur les engagements pris par les industriels pour décarboner leurs process. Mais au-delà de nos usines où de très gros efforts ont déjà été réalisés, il faut également décarboner les usages (transports, communication, alimentation, construction/logements…). Il est essentiel de faire enfin la différence entre empreinte carbone et émissions domestiques, agir collectivement sur les ressources via l’économie circulaire, et résoudre durablement l’équation économique de cette trajectoire. Il faut aussi nous donner la garantie d’équité du marché du carbone au plan international en engageant l’Europe sur un Mécanisme d’inclusion carbone. C’est dans ce projet d’ensemble que l’industrie réussira à faire de la transition écologique un levier de croissance durable.

Le deuxième pilier consiste à mettre au point un objectif de réindustrialisation et de résilience : il est essentiel de conforter en urgence notre capacité d’investissement et les fonds propres de nos entreprises fragilisées par la crise Covid. Il nous faut en parallèle regarder les nombreux secteurs dans lesquels la France dispose de points d’excellence où des relocalisations sont possibles, comme dans la pharmacie, l’aéronautique, l’automobile, la mécanique, la chimie, l’énergie, les biotechs ou les éco-industries, et faire des choix qui devront être croisés avec les domaines dans lesquels la France est prête à investir pour préserver sa souveraineté. Les travaux réalisés dans le cadre du Conseil national de l’industrie vont dans ce sens : chaque filière, représentée par un CSF (comité stratégique de filière), a proposé des segments stratégiques qui sont en cours d’étude par le gouvernement et les parties prenantes. Ce thème de la relocalisation, comme ceux de la résilience ou de la proximité, n’est finalement pas nouveau, mais la crise a enclenché des réflexions structurelles pour les chefs d’entreprise, par exemple sur le multi-sourcing, les risques et la sécurité d’approvisionnement.

Enfin, le troisième pilier est lié à l’industrie 4.0 et aux nouvelles technologies. Il nous faut placer la France à la pointe technologique sur les marchés émergents où nos entreprises disposent déjà d’une avance prometteuse. Parmi ces marchés émergents, nous avons déjà identifié des pistes très prometteuses comme la bio-production de santé (vaccins, tests), la santé digitale et ses innovations thérapeutiques disruptives, les protéines du futur, l’hydrogène renouvelable, la décarbonation des procédés, la cybersécurité, les technologies quantiques, les biocarburants durables pour l’aéronautique et les produits biosourcés, ou encore les biotechnologies industrielles.

Sur ces projets innovants, la France dispose d’atouts considérables. D’abord, une recherche technologique de premier plan et attractive puisque notre pays est devenu en quelques années le pays d’implantation privilégié des grands centres mondiaux de R&D. Le Crédit Impôt recherche n’est bien sûr pas étranger à ce résultat. Notre tissu de chercheurs et d’ingénieurs est de très haute qualité, et le rôle d’entrainement de nos grandes entreprises est à ce titre à saluer. Elles investissent une très grande partie de leurs revenus dans ces projets innovants. En revanche, nous devons encore faire des progrès en matière de recherche partenariale, pour mieux articuler recherche privée et publique, et notre dispositif de soutien public à la R&D devrait encore gagner en simplicité et en agilité. Mais il faut surtout améliorer notre capacité à accueillir le développement industriel de ces recherches, car force est de constater que sur ce plan, notre attractivité est médiocre en raison notamment d’un coût du travail élevé et d’une très lourde fiscalité de production. Ces acteurs sont de puissants freins au made in France, ils handicapent la localisation de nouveaux sites de production en France et ils feront de même avec les projets de relocalisation si le Plan de relance ne remédie pas à ces points cruciaux, notamment en réduisant le poids de la fiscalité de production, sept fois plus élevée en France qu’en Allemagne.

Avant la crise du Covid-19, le marché des solutions technologiques, principalement numériques, pour l’industrie vivait une période faste. Ce mouvement va-t-il se poursuivre selon-vous ?
P. V. –
Oui il va se poursuivre et même s’accélérer puisqu’il est nécessaire à notre renaissance industrielle et qu’il est aussi le moteur de l’Industrie du futur, la seule voie de relocalisation d’une industrie compétitive en France. Le numérique s’impose dans l’ingénierie de conception, les process, la supply chain, et les échanges de données. Des données qui sont le nouveau minerai de l’industrie du futur, données qui sont elles-mêmes le terreau de l’Intelligence artificielle, du computing haute performance, de la fabrication additive, de la blockchain et des objets connectés. C’est la raison pour laquelle cette transition technologique est au cœur du Plan de relance de l’industrie, avec des moyens pour l’accélération de la digitalisation des PME et ETI, une numérisation de l’industrie, une intégration plus forte des services en amont et en aval de la supply chain pour satisfaire davantage la demande des consommateurs, résoudre la quadrature des contraintes énergétiques, écologiques et sociétales qui s’imposent aux industriels, el répondre plus parfaitement aux exigences des consommateurs du futur. Ce volet Innovation, Numérique et Marchés du futur passera par un soutien à l’investissement technologique via de futur Programme d’investissements d’avenir (PIA IV), une accélération des programmes de R&D avancée, au plan français (CINNOV / F2I) ou européen (Horizon Europe) soutenant des innovations de rupture et leur industrialisation via des coopérations européennes et des IPCEI.

Quel rôle va occuper France Industrie dans la préparation et le déploiement du plan de relance annoncé par le gouvernement ?
P. V. –
Le premier rôle de France Industrie est de fédérer les secteurs et les entreprises industrielles, de comprendre leurs besoins et leurs enjeux afin de les traduire auprès des pouvoirs publics en réformes et en voies de progrès sur les défis transverses qui s’imposent à toutes les industries : compétitivité, transition écologique, technologique, énergétique, capital humain, internationalisation, attractivité des métiers, simplifications, approche européenne… Le deuxième rôle de notre organisation réside dans sa capacité à mobiliser les industriels pour les aider à mutualiser leurs ressources, à davantage coopérer au stade pré-compétitif, et à se structurer en grandes filières (notamment au sein du CNI) porteuses de projets collectifs structurants pour accélérer ensemble sur ces grands défis transverses. Enfin, comme toute organisation professionnelle, France Industrie assure également le rayonnement et la promotion de l’industrie, notamment auprès des plus jeunes, pour que jamais nos concitoyens ne perdent de vue qu’un pays développé n’est durablement fort et prospère sans une industrie forte, résiliente, verte, compétitive, et ancrée dans ses territoires. L’élaboration du Pacte productif et désormais du Plan de relance pour l’Industrie, permet à France Industrie de conduire ces actions et d’être force de proposition auprès des pouvoirs publics pour que le mot Industrie rime encore longtemps avec Progrès technologique et sociétal.

Propos recueillis par Alexandre Arène

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