Évolution des illuminations patrimoniales, par Roger Narboni

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Illumination de la Cité de la céramique à Sèvres, avec projecteurs led de couleurs et éclairage dynamique. Conception lumière : Roger Narboni, Concepto © Concepto

Lors des premières illuminations en France de l’ingénieur Fernand Jacopozzi (1877-1932), mettre en lumière le patrimoine bâti consistait à installer des projecteurs de forte puissance, équipés d’abord de lampes électriques puis de lampes à décharge, sur les façades environnantes, sur des mâts dédiés, ou directement posés au sol, pour générer des éclairages en contre-plongée.

Avec l’illumination de la tour Eiffel à Paris par le concepteur lumière Pierre Bideau, fin 1985, on découvre que les projecteurs pouvaient être aussi fixés directement sur le monument, à l’intérieur de la structure métallique, pour créer l’effet magique que l’on connaît désormais dans le monde entier.
Le développement des appareils encastrés de sol, au milieu des années 1990, a permis de modifier la perception des illuminations patrimoniales et de rendre très discrètes les sources lumineuses. Mais ces éclairages, émis en contre-plongée, ont aussi suscité de nombreux débats sur les images nocturnes créées. Les architectes du patrimoine étaient alors préoccupés par l’inversion des ombres portées sur les façades et les détails architecturaux, générées par les lumières artificielles, en comparaison avec celles émises en plongée par le soleil et la lumière naturelle, supposées plus réalistes.
La mise au point des générateurs de lumière et de fibres optiques équipées de terminaux optiques de très petite dimension a permis à la fin des années 1990 de positionner les éclairages au plus près des détails architecturaux et de la statuaire (avec comme exemples, l’illumination des toitures du château de Chambord en 1998, puis celle de la façade Ouest de la cathédrale de Paris en 2002 et de la cathédrale de Reims en 2005).
L’arrivée des microprojecteurs led vers la fin des années 2000 ont ensuite révolutionné les manières d’illuminer les monuments historiques, avec la fixation des appareils directement sur le monument, l’utilisation de lumières colorées, le pilotage électronique autorisant des scénarios dynamiques, et la réduction des consommations électriques.

Les mises en lumière aujourd’hui
Une des avancées les plus notables a été l’utilisation pérenne de projections graphiques sur les façades des monuments, à l’aide de projecteurs à gobos ou de projecteurs vidéo. Cette pratique, d’abord événementielle, s’est rapidement développée de manière pérenne, et elle est aujourd’hui employée dans le monde entier, que ce soit pour cadrer tout ou partie des façades (projecteurs à cadrage) ou pour projeter sur celles-ci des éléments graphiques porteurs de sens ou de symboles poétiques.
Ces innovations couplées à des systèmes de contrôle à distance et de pilotage très perfectionnés ouvrent la voie à une maîtrise parfaite des flux lumineux, sans plus aucune dispersion vers le ciel nocturne. Elles permettent aussi de projeter différentes images nocturnes du monument, de redécouvrir temporairement des décors colorés oubliés, et de proposer au public des scénarios évolutifs.
Même si les façades sont parfois réduites à un rôle passif d’écrans de grande dimension, elles peuvent offrir d’autres regards sur le patrimoine bâti, et le rendre ainsi acteur de l’espace public. L’autre évolution technique importante réside aujourd’hui dans la possibilité de choisir les spectres des leds pour les adapter aux matériaux des monuments, de changer la tonalité de lumière blanche électroniquement, et de modifier sur site les photométries à l’aide d’accessoires et de filtres.

Des principes d’illuminations plus vertueux
Ces transformations des manières d’illuminer le patrimoine se sont accompagnées de nouvelles approches conceptuelles pour minimiser au mieux la consommation électrique, maîtriser et réduire la pollution lumineuse du ciel nocturne et préserver la biodiversité. La mise en œuvre d’une économie circulaire, avec la rénovation et le recyclage des appareils d’éclairage et des moteurs led existants, en est encore à ses balbutiements.
Les systèmes de contrôle et de pilotage, y compris à distance et sans fil, permettent la création de multiples scénarios, adaptés aux usages et aux temporalités nocturnes, voire dans certains cas d’offrir au public la possibilité d’interagir avec les illuminations.
Et les conditions de mise en œuvre de ces illuminations et les attentes des maîtres d’ouvrage comme du public ont changé. La maîtrise des flux lumineux émis ne suffit plus. La limitation du bilan carbone des installations, un équilibre plus juste et plus subtil entre lumière et obscurité, sont devenus aujourd’hui des impératifs qui guident les concepts et les nouveaux projets.

Et dans le futur
Les illuminations virtuelles des édifices historiques grâce à une application dédiée pour les smartphones et les tablettes, déjà expérimentées en 2018 par la ville de Rennes et récompensées alors par le Prix ACE de la mise en lumière patrimoniale, devraient se démultiplier. Elles offrent l’avantage d’un coût relativement faible et n’impactent pas l’intégrité du monument par la pose de projecteurs et de câblages disgracieux.
L’utilisation par le public de projecteurs portatifs autonomes, ou bientôt de drones lumineux, capables d’éclairer à la demande les monuments, va modifier la conception des illuminations patrimoniales et la manière de les aborder, de les regarder et de se les approprier.
De nouvelles technologies sont aussi appelées à se développer (projecteurs à cocktails de led, à effets lumineux et textures, optiques pilotables électroniquement), pour offrir aux concepteurs lumière de nouvelles manières d’imaginer notre décor nocturne historique.
Toutes ces évolutions passionnantes se retrouvent aujourd’hui dans les projets et dans les concours internationaux d’illuminations patrimoniales. Elles devraient donc nous renseigner très prochainement et avec intérêt sur les tendances actuelles de la conception lumière dans ce domaine passionnant et toujours en mouvement des illuminations patrimoniales.