Jean-Christophe Krieger, président de l’organisation mondiale KNX : « Plus une technologie est simple à comprendre et à mettre en œuvre, plus elle peut être déployée largement. »

À la tête d’un écosystème qui fédère plus de 500 industriels, 140 000 partenaires dans 190 pays et 45 groupes nationaux, il pilote avec les membres du conseil d’administration les orientations stratégiques d’une technologie en mutation. Simplification des outils, communication adaptée aux intervenants dans la chaîne de valeur, montée en puissance de l’intégration des énergies renouvelables, conformité aux nouvelles réglementations notamment liées à la cybersécurité, ouverture vers l’IoT : autant de chantiers structurants qui redéfinissent le rôle de KNX dans un environnement technique, réglementaire et concurrentiel en pleine évolution.

Vous avez été réélu à la tête de l’organisation mondiale KNX, quels sont les principaux axes de travail de ce nouveau mandat ?
Jean-Christophe Krieger –
Ce nouveau mandat s’inscrit clairement dans la continuité du précédent. Dès le lendemain de l’élection, le 17 février, le nouveau conseil d’administration (élargi de 14 à 17 membres pour renforcer la dimension internationale et intégrer de nouveaux profils) s’est réuni pour valider les orientations existantes et y apporter des ajustements. Deux axes prioritaires incluant notamment l’intelligence artificielle structurent notre action : la simplicité et la contribution à la transition énergétique. Simplicité dans notre communication (nouveau site knx.org), et logique de communication adaptée à chaque cible (intégrateurs, électriciens, architectes, bureaux d’études ou utilisateurs finaux). Simplicité de l’outil ETS de configuration des installations KNX : réduire le temps nécessaire pour concevoir et maintenir un projet. La version ETS 6.4.0 a été présentée à Light + Building avec déjà des améliorations significatives. Une version 6.5 est prévue début 2027, et ETS 7 en 2028, avec des évolutions majeures en préparation. Évolution des spécifications pour standardiser l’intégration des énergies renouvelables (panneaux photovoltaïques, pompe à chaleur, batteries, bornes de charges électriques). Accélération de l’adoption de KNX IoT par la mise à disposition d’un stack KNX IoT, composant logiciel fourni gratuitement aux fabricants. Il permet d’intégrer plus facilement KNX dans des équipements existants, notamment ceux déjà connectés sur IP.

Lors du salon Light + Building, nous avons pu constater un foisonnement de développements produits chez les fabricants membres de KNX. Comment s’orientent les développements produits en KNX à l’échelle mondiale ?
J.-C. C. –
KNX évolue en permanence pour s’adapter aux transformations du marché. Historiquement filaire, la technologie a intégré le sans-fil, puis l’IP, et aujourd’hui KNX IoT. Cette évolution est pilotée par l’Association, dont le rôle est de produire des spécifications permettant aux fabricants de développer des produits interopérables. Les fabricants continuent d’enrichir leurs catalogues avec de nouveaux produits combinant plusieurs fonctions, d’apporter des nouveautés sur la visualisation avec des écrans de plus en plus attractifs, et d’inclure des produits sur de nouveaux cas d’usage. Nous avons pu voir au salon que tous les fabricants exposaient leurs produits KNX Secure en préparation de l’arrivée du Cyber Resilience Act à fin 2027, beaucoup de solutions de management de l’énergie intégrant KNX. Les prémices du prochain saut technologique : la migration vers des architectures IP avec l’intégration de KNX IoT.

« KNX entre dans une nouvelle phase avec l’intégration des ressources énergétiques distribuées : panneaux photovoltaïques, batteries, pompes à chaleur, bornes de recharge. »

Parmi les nouveautés, le volet gestion de l’énergie a pris une place importante cette année. Quel rôle spécifique le KNX peut-il jouer dans cette mutation du bâtiment en système énergétique complexe ?
J.-C. C. –
La gestion de l’énergie constitue aujourd’hui un axe majeur. Historiquement, elle consistait à mesurer et afficher les consommations. Puis, KNX a permis d’optimiser les usages, par exemple via la détection de présence ou la régulation en fonction de la luminosité. Aujourd’hui, KNX entre dans une nouvelle phase avec l’intégration des ressources énergétiques distribuées : panneaux photovoltaïques, batteries, pompes à chaleur, bornes de recharge. L’enjeu est de coordonner ces équipements dans une architecture cohérente. Comme je l’expliquais précédemment, l’Association produit des spécifications permettant aux fabricants de ces équipements d’intégrer KNX nativement. Cela garantit l’interopérabilité et évite le recours à des passerelles multiples, souvent coûteuses et complexes. Nous avons déjà publié des spécifications en ce sens, et les premiers retours du marché sont très positifs. Par ailleurs, nous avons renforcé notre présence à Bruxelles, au cœur du réacteur de l’Europe, pour participer aux travaux réglementaires européens. KNX était historiquement peu présent dans ces instances, mais nous avons désormais un plan d’action structuré, avec l’appui de spécialistes des affaires publiques. Enfin, nous analysons un sujet émergent : l’évolution des installations électriques vers des architectures hybrides AC/DC. Il ne s’agit pas encore d’une feuille de route, mais d’une analyse prospective pour identifier dans quelle mesure KNX pourra être la solution de gestion de ces architectures électriques hybrides.

La cybersécurité devient un enjeu structurant. En quoi KNX Secure constitue-t-il un avantage concurrentiel ?
J.-C. C. –
KNX Secure est la réponse à l’entrée en vigueur du Cyber Resilience Act fin 2027. À partir de janvier 2028, les produits non conformes ne pourront plus être marqués « CE » et, donc, commercialisés sur les nouvelles installations. Les fabricants sont engagés dans une transformation profonde de leurs gammes, car KNX Secure s’inscrit dans une proposition de valeur globale fondée sur la cybersécurité et la pérennité.

Vous avez évoqué en préambule l’importance donnée à la simplicité. Quelles en sont les raisons ?
J.-C. C. –
La simplification répond directement à notre objectif d’augmenter le taux de pénétration de KNX dans les bâtiments. Plus une technologie est simple à comprendre et à mettre en œuvre, plus elle peut être déployée largement. Aujourd’hui, la complexité perçue freine certains acteurs, notamment les électriciens. Nous voulons donc élargir l’écosystème en proposant des outils adaptés, tout en maintenant un niveau d’expertise élevé pour les intégrateurs. Un autre levier essentiel concerne le temps de mise en œuvre. Dans un projet KNX, le coût ne se limite pas au matériel, mais inclut aussi le temps passé à configurer et maintenir une installation. En réduisant ce temps, nous agissons directement sur le coût global. Les évolutions d’ETS vont dans ce sens, avec des gains de productivité très importants. Certaines fonctionnalités permettent déjà de réduire drastiquement le nombre d’opérations manuelles, et les prochaines versions intégreront des capacités d’intelligence artificielle pour automatiser encore davantage certaines tâches.

KNX s’inscrit dans un écosystème de plus en plus ouvert. Quels sont les axes de développement pour favoriser l’interopérabilité avec Matter ?
J.-C. C. –
Il faut d’abord clarifier les termes. Thread est une technologie réseau IP, utilisée notamment par Matter. KNX IoT repose lui aussi sur Thread, dans sa version sans fil. KNX IoT over Thread permet de s’affranchir des contraintes de fréquence de KNX RF, limité à l’Europe, et d’ouvrir des perspectives globales, notamment en Asie ou aux États-Unis. Concernant Matter, il s’agit aujourd’hui d’un standard orienté résidentiel et grand public. Son ambition est de se développer dans le tertiaire, mais cela prendra du temps. Du côté de KNX, des solutions existent déjà pour intégrer des produits Matter dans des installations KNX, notamment via des passerelles ou des développements spécifiques de certains fabricants. L’enjeu est de rester ouvert, tout en capitalisant sur les forces de KNX, notamment sa capacité de rétrocompatibilité : une installation réalisée dans les années 1990 peut encore être maintenue aujourd’hui. Cette promesse constitue un avantage majeur unique. C’est cette notion que nous mettons désormais en avant, sous l’idée de la « tranquillité d’esprit » : la certitude qu’une installation restera évolutive et maintenable dans le temps.

Propos recueillis par Alexandre Arène